« Europeana » et la poussière de l’Histoire (G. Vasta)

Publié le dimanche  11 mars 2012
Mis à jour le samedi  17 mai 2014

Entretien avec Patrik Ourednik

Giorgio Vasta

Notable 2, 2007 ; Nazione indiana, septembre 2007


GV : Dans Europeana, la forme particulière du langage, avec notamment, le fait d’éliminer complètement les virgules et de lier les parties de la phrase en utilisant la conjonction « et », donne au lecteur la perception d’un temps « doux » et persistant. Les repères temporels sont profondément modifiés. Toute l’histoire passée semble quasiment se vivre au présent. Quelle est la raison de ce choix ?

PO : Vous venez de la formuler : il s’agissait d’abolir les repères temporels. Abolir, invalider les repères temporels – me suis-je dit – permettra à d’autres repères d’apparaître. Repères incertains, vacillants. C’est dans ce vacillement que peuvent trouver refuge des bribes de vérités autres, tout aussi incertaines.

GV : Par opposition, l’histoire du vingtième siècle dans la lecture de votre livre semble lointaine. C’est comme observer un lieu, le monde, un temps, le siècle qui vient de se terminer, avec une distance immense. L’effet est merveilleusement étrange. Quelle vision de l’Histoire voulez vous donner dans Europeana ?

PO : Mon ambition n’était pas d’imposer, ni même de proposer une quelconque vision de quoi que ce soit. Ce qui m’intéresse dans l’écriture, c’est de tester de nouvelles formes. Europeana est la réponse à la question, est-il possible d’exprimer un laps de temps, une période historique donnée, circonscrite aussi bien dans des dates butoirs que dans des clichés et des stéréotypes de toute sorte, autrement que par des moyens narratifs traditionnels, qu’ils soient directs ou allusifs, roman historique ou récit intimiste. De trouver une forme qui permettrait au texte – à l’instar de l’Histoire elle-même – d’être affreusement banal tout en faisant semblant d’être intéressant. Je crois profondément à la banalité des choses : mais pour que la banalité devienne vraisemblable, il faut la mettre en forme. C’est elle – la forme – qui fournit le vrai-semblable. Une banalité qui n’a pas été mise en forme est tellement banale que personne n’y croit. Elle est tellement banale qu’elle en devient singulière, donc mensongère.

GV : Nous venons de dire, à propos du vingtième siècle, « le siècle qui vient de se terminer ». Il s’agit pourtant d’une affirmation profondément discutable. De quelle façon le vingtième siècle continu et semble t il va continuer à avoir un rôle central dans notre expérience et dans notre imaginaire ?

PO : Le découpage du temps en tranches régulières est quelque chose d’assez comique, qu’il s’agit du siècle, de la semaine, de la journée. Pourtant, nous nous y sommes habitués sans peine : cela nous permet d’être pressés ; et être pressé, c’est se sentir important. Le temps serait-il une création psychologique ? Sinon, à quoi sert-il ? Dans l’abbaye de Thélème l’horloge est bannie, car, comme le résume Gargantua, “la plus sûre perte du temps est de compter les heures”.

Cela étant, j’ai personnellement un faible pour l’arbitraire ; c’est l’arbitraire qui nous permet de mettre en formes les choses jusqu’ici difformes. En mettant les choses in forma, nous pouvons nous informer mutuellement.

“Quel temps pourri !”
“Oui, mais souvenez-vous, en quatre-vingt-quinze !”
“Vous êtes mort depuis quand ?”
“Cela va faire exactement un mois après-demain.”

Le vingtième siècle continue-t-il ? C’est-à-dire : est-il toujours à l’oeuvre ?

Personnellement, je suis un hobsbawnien en ce qui concerne le début de ce siècle : 1914, oui, c’est une bonne date pour monter dans le train de ce que deviendra le vingtième siècle. Quant à sa fin, que Hobsbawm a décrété en 1989, je ne suis pas convaincu : la fin du communisme est certes la fin d’un monde – j’en sais quelque chose – mais le changement des mentalités n’a pas eu lieu, contrairement à ce qui s’est passé en 14-18. J’opterai peut-être pour le 11 septembre 2001, car ce jour fut confirmée, jusqu’aux derniers confins du monde télévisé, le processus qui commença trois ou quatre décennies plus tôt, à savoir l’avènement du post-humanisme en tant que substitution de l’image et de l’immédiateté à l’écrit et à la distanciation. Les mots ne frappent plus, dorénavant, à chacun sa caméra numérique. Seulement voilà, selon le Washington Post, 30% d’Américains sont aujourd’hui incapables de dire en quelle année ce nine eleven a eu lieu. C’est embêtant si on veut faire démarrer le siècle précisément cette année-là.

GV : Dans votre livre on ne trouve jamais le noms de ceux que l’on appel les grands personnages de l’Histoire. Il n’y a pas Hitler, Mussolini ou Staline, mais il y a les conflits qui sont liés à ces personnages. Il y a les soldats, les populations et les hommes, tous minuscules. A partir de cela, l’histoire du vingtième siècle racontée dans Europeana est une histoire « anonyme », une historie des gens et pas une histoire liée à des personnalités. Une histoire des petits, des insignifiants. Une perspective très intense se dessine sur les choses, une espèce de nouvel Humanisme. Pourquoi ce choix de narration à partir d’un « chœur » et pas d’un ou plusieurs personnages toujours reconnaissables ?

PO : Il s’agissait pour moi non pas de proposer un narrateur “anonyme”, mais d’établir, en quelque sorte, l’absence de narrateur. Le choeur empêche l’identification de celui qui parle. Mais c’est toujours le même et unique narrateur (ou son absence) – donc il ne s’agit pas d’un choeur.

Quoi qu’il en soit, cela a provoqué chez les critiques une profusion d’interprétations. S’agit-il d’un extra-terrestre ? D’un professeur de discursivité particulièrement pervers ? De Bouvard sans Pécuchet, de Pécuchet sans Bouvard ? Du “bon sauvage” rousseïen ? De Candide ressuscité ? Du Benjy de Faulkner avec quelques pour cents de QI en plus ? D’un historien devenu fou furieux ?

Personnellement, je ne l’ai jamais rencontré... j’ignore qui est-ce.

GV : La perspective « vue d’en haut » qui caractérise Europeana, jamais pourtant ne donne lieu à un regard hautain. Bien au contraire, au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, on perçoit la naissance d’une intense solidarité envers l’humain. On rencontre quelqu’un dont un fragment d’existence est raconté, on le perd et on le retrouve vingt pages plus loin, ou peut être plus jamais. Il semble qu’il y a une sorte de « dérive », un glissement de morceaux de monde vers quelque chose de difficilement définissable. De temps en temps quelque chose remonte à la surface, mais le plus souvent tout se perd. Que se passe t il avec notre perception du monde ?

PO : Il y a trois ou quatre siècles notre perception du monde s’est faite à son image : plurielle, multiples, optionnelle, en attendant de devenir, plus récemment, morcelée, fragmentée ; puis le fragment s’est fait lambeau. L’histoire du genre humain, telle que la littérature l’institue depuis le jour où un pentadactyle s’est mis à écrire, est constituée de millions de fragments de phrases qui correspondent à des millions de lambeaux de vie – et de chair. J’ignore quelle est ou quelle devrait être notre perception du monde. L’image des “morceaux de quelque chose” refaisant surface de temps à autre dans une espèce de marée est tout compte fait assez séduisante.


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