Quand le burlesque côtoie l’ironie (Marika Piva)

Publié le mercredi  3 juillet 2019
Mis à jour le jeudi  26 décembre 2019

Quand le burlesque côtoie l’ironie

Insula europea, IV/2012

Marika Piva : Vos ouvrages font régulièrement appel à une dimension internationale ; je pense notamment à la Europeana, une brève histoire du XXe siècle mais aussi à l’aventure brésilienne de l’Instant propice, 1855 dans laquelle les anarchistes italiens se mêlent aux Allemands, aux Français, aux Autrichiens… et dont les réunions donnent lieu à des scènes hilarantes où abondent des lieux communs. L’expression de l’orgueil national des personnages se traduit parfois par des statistiques, comme dans l’édition italienne de Hier et après-demain, où aux quatre survivants italiens vient s’ajouter un Français, ce qui « fausse quelque peu nos statistiques. Mais il est vrai que les Français se sont toujours sentis à l’aise chez nous. Ils sont même venus nous faire la révolution ». Le burlesque côtoie l’ironie et bien que le Français, selon les indications de mise en scène, ne doit pas apparaître ridicule, son accent et ses fautes sont l’occasion de plaisanteries et d’incompréhensions cocasses. Le rapprochement entre nationalités me semble en général viser au comique et parfois au risible : s’agit-il d’un hasard ?

Patrik Ourednik : Tout particularisme – qu’il soit réel ou imaginaire, c’est-à-dire inventé de toute pièce mais ancré dans l’imaginaire collectif – est source d’hilarité pour l’observateur : il suffit de prendre de la distance. Les « lieux communs » que vous évoquez sont précisément des lieux où l’on peut se retrouver en commun – entre Allemands, entre Français, bref, entre nous. Mais pas entre les autres : deux, trois, quatre lieux communs l’un à côté de l’autre ne forme pas un lieu pancommun. Cela est valable pour les groupes nationaux, sociaux, culturels, sexuels. Il fut un temps où il n’était pas encore politiquement incorrect de raconter des blagues sur les homosexuels, délicieusement stéréotypés ; et les homosexuels avaient bien entendu les leurs, sur les hétéros, tout aussi délicieusement crétins. De même, les blagues racistes existent partout, et leurs protagonistes sont aussi bien les noirs, les blancs, les jaunes, les Belges, les Siciliens. Ce qui nous permet de nous sentir entre nous, c’est précisément le fait qu’il existe un ailleurs. Et l’homme est ainsi fait que plus son entre-nous est bête, mieux il s’y sentira. Nous adorons la bêtise, prétendre le contraire relève soit de l’hypocrisie, soit de l’aveuglement.

MP : La centralité de la forme est incontestable dans l’ensemble de vos œuvres : la répétition et l’accélération gouvernent la structure d’Europeana et d’Instant propice, 1855. Dans le premier, les grandes tragédies du XXe siècles reviennent opiniâtrement, entrecoupées d’événements plus ou moins cruciaux et plus ou moins futiles, placés, selon toute apparence, au même niveau ; dans le deuxième, la partie de la narration concernant les six mois passés dans la colonie anarchiste – expérience qui se révèle un échec – est répétée quatre fois, de façon de plus en plus brève et hallucinée. On a parlé à ce propos d’un exercice de style ; quelque chose de semblable se retrouve d’ailleurs dans Hier et après-demain  : chaque scène s’ouvre sur un espace de plus en plus réduit, alors que le temps s’accélère. Ces aspects ne sont évidemment pas purement formels, ce qui amène à la question classique du rapport entre forme et contenu : est-ce qu’il existe un équilibre idéal ?

PO : Pour informer, il faut bien mettre d’abord les choses in forma. C’est donc la forme qui rend les choses intelligibles. Hors la forme, point de salut.

Le contenu est quelque chose que le lecteur ou le spectateur connaissent déjà, sans le savoir. Le contenu est ce que nous partageons, le lecteur et moi, ce qui nous unit a priori, notre lieu commun à nous. Ce n’est pas le contenu que le lecteur ou le spectateur viennent chercher dans un livre ou dans un théâtre, c’est bel et bien la manière, c’est-à-dire la forme. Il n’en est pas vraiment conscient, mais ça ne change rien à l’affaire.

MP : Dans Classé sans suite, en cours de traduction en italien, le lecteur est explicitement convoqué par le narrateur qui dit avoir entamé « ce récit sans intention particulière » et affirme avoir pris sur lui « la plus grosse part de responsabilité » en invitant le lecteur « à endurer la sienne ». Plus que jamais, le rapport entre réalité et littérature est brouillé. Il y a dans ce roman un autre roman résumé, y apparaît aussi le nom de Patrik Ourednik, « auteur de dictionnaires », ainsi que d’autres noms de personnes réelles, historiques ou contemporaines. Vous jouez avec les genres, avec les personnages, avec l’existence même de signification. Le lecteur interpelé par le narrateur est-il, lui, réel ? Ou s’agit-t-il d’un énième être de papier ?

PO : Dans la mesure où l’auteur est lui aussi un être de papier...

Disons que ce qui m’intéresse avant tout dans la littérature, c’est dans quelle mesure peut-elle nous aider à atteindre une compréhension autonome du monde, à devenir des êtres pensants, nous décharger des automatismes dont nous sommes prisonniers. Autrement dit dans quelle mesure est-elle à même activer notre désir de l’entendement. Si tant est que ce soit encore possible. Je ne le dis pas ironiquement : chacun d’entre nous est convaincu d’avoir un tel désir, et il est probable qu’il ne se trompe pas ; mais malgré cela la plupart d’entre nous n’admettra jamais – l’homme a besoin de son amour-propre ne serait-ce que par l’instinct de survie – combien peu originale est sa vision des choses, avec quelle effarante facilité il succombe aux stéréotypes, aux convenances et aux mots d’ordre, avec quelle avidité il se gorge du pré-maché de toute sorte. Finalement pourquoi pas, si cela peut lui donner le sentiment que les choses ont une logique et un sens. Mais d’un autre côté – que faire de sa vie sinon tenter de comprendre les choses ? La littérature peut nous suggérer quelques pistes, probablement mieux que les autres disciplines que nous appelons artistiques, car elle transcende la perception sensorielle à l’aide de la langue, c’est-à-dire d’un matériau lié intimement à la pensée. Mais si elle doit être capable de remettre en question nos structures mentales et nous amener à un regard sur le monde moins conventionnel, elle doit être capable aussi de résister à ses propres convenances, remettre en question ses propres règles du jeu. Autrefois on appelait ça de la littérature expérimentale mais c’est passé de mode.

Il y a deux façons d’entendre le rôle de la littérature. La plus répandu est d’attendre d’elle des réponses – à notre angoisse, à nos tâtonnements, à nos incertitudes, à nos culpabilités, surtout. L’autre, qui est la mienne, est lui demander de nous aider à formuler les questions. Car il n’y a pas de réponse qui vaille sans question qui vaille.

MP : La frontière assez souple entre réalité et fiction prends des noms différents, mais est omniprésente. Le protagoniste d’Instant propice, 1855 écrit « L’écriture est vérité, la littérature est mensonge »  ; Jan Zábrana dans votre édition de son journal Toute une vie affirme « Je mourrai dans l’Histoire falsifiée » et continue, en citant Pasternak, « Et pourtant, tant que ma vie dure : “Je n’aime pas les gens indifférents à la vérité.” ». En laissant de côté le thème de « la vérité d’une époque », est-ce que la littérature peut vraiment se dispenser de la mystification ? Et est-ce que cela exclut la vérité ?

PO : Réalité, fiction, mystification ? Mystification dérive du grec mustês, « initié aux mystères », le mystère, lui, désignait à l’origine un culte à initiation. Il y a donc le secret, lié à l’initiation, et le secrétaire, celui qui connaît les secrets. L’écrivain est un secrétaire corrompu qui initie à son tour le lecteur : suivez-moi, je vous révèlerai les secrets du destin, de l’âme humaine, des causes et des conséquences, je vous dirai ce qui fut et ce qui sera, tout ce qui vous a été jusqu’ici dissimulé ou inconnu.

Il existe bien de façons de définir la littérature : l’une d’elle peut en effet partir du fait que littérature et mystification sont synonymes. Mystification en quelque sorte intégrale qui recouvre d’une part aussi bien le lecteur et l’auteur lui-même (automystification) que, de l’autre, la réalité et la fiction – qui par conséquent se confondent et fusionnent. Nous pourrions opter aussi pour une vision parallèle et supposer que la mystification est à la fiction ce que la fiction est à la réalité. Dans ce cas nous obtiendront une série synonymique à trois éléments – réalité, fiction, mystification –, une sorte de Trinité où la réalité joue le rôle du Père délaissé, la fiction celui du Fils mutin et la mystification celui de l’Esprit farceur.

Toute littérature est une « initiation aux secrets », vrais ou faux, tout écrivain est un secrétaire corrompu, ou s’efforçant apparaître comme tel.

« L’écriture est vérité, la littérature est mensonge » est une phrase parfaitement imbécile et dont je suis par conséquent très fier. Elle ne veut strictement rien dire.

Pour ce qui est de la citation de Pasternak, les choses sont plus compliquées. Car si on peut traiter la fiction et la réalité sur le pied d’égalité, si on peut et si on doit, en tout cas en littérature, en faire des éléments interchangeables – pour en dégager une quelconque transcendence –, la vérité, elle, échappe à toute tentative de récupération pour une raison simple et irrévocable : elle est inévitablement privée.

On peut très bien admettre, comme cela a été le cas pendant des décennies dans les pays communistes, qu’à Katyn les plusieurs milliers d’officiers polonais ont été massacrés par les nazis. En dehors des vies brisées, la « vérité » dans le sens de « réalité des faits » n’a aucune importance. Mais la vérité intime de chacun de ces officiers ne souffre qu’une seule histoire et qu’un seul dénouement. L’identité du massacreur peut être, à moi, indifférente – mon indignation et ma tristesse sera de même intensité quelque soit l’assassin – mais les victimes n’avaient qu’un seul destin, qui était le leur, et la chose la plus abominable qu’on puisse faire c’est de le nier, pire : de l’intervertir. C’est ainsi que j’entends la phrase de Pasternak. On pourrait la varier : Je n’aime pas les gens indifférents au mensonge.


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