« Traduire est un art de contrebandier » (B. Touverey)

Publié le lundi  14 mars 2016
Mis à jour le samedi  17 mai 2014

Traduire est un art de contrebandier

Entretien avec Patrik Ourednik. Propos recueillis par Baptiste Touverey

Books n° 20, mars 2011


De bons livres, il y en a à la pelle ; les bonnes traductions, elles, sont rares, explique l’écrivain Patrik Ourednik, qui a traduit en tchèque Rabelais, Queneau, Jarry et bien d’autres auteurs réputés intraduisibles. Il nous parle ici de cet art complexe, dont on ignore trop souvent qu’il fut une arme de subversion contre le totalitarisme communiste.

Vous êtes écrivain et traducteur, mais vous avez commencé par la traduction. Traduire aide-t-il à écrire ? Comment ces deux activités cohabitent, se mêlent, s’étayent chez vous ?

À vrai dire, j’écrivais dès mes quinze-seize ans, je ne me suis mis à la traduction que deux ou trois ans plus tard. Mais ensuite, pendant une assez longue période, je n’ai fait que traduire.

Traduire aide-t-il à écrire ? Oui, dans la mesure où on apprend à écrire en lisant et où la traduction est avant tout une lecture. Dite approfondie. Il vaut mieux, pour traduire correctement un auteur, voir dans son jeu. En définitive, traduction et écriture relèvent du même processus, de la volonté de maîtriser la langue, ou plus exactement de l’apprivoiser, car cela suppose une réciprocité. Dans le meilleur des cas s’installe une forme d’intelligence, de compréhension mutuelle : elle finit par se douter de ce que vous attendez d’elle et elle veut bien vous fournir ici et là un coup de main ; vous aurez compris, entre temps, où finit votre autorité et commence la sienne. J’ajoute que le traducteur est un être moins égoïste que l’auteur, moins narcissique et, surtout, plus pragmatique : pourquoi écrire des livres puisqu’il y en a tellement à traduire ? De bons livres, il y en a à la pelle ; les bonnes traductions sont rares. Et si un bon auteur n’écrira jamais que de bons livres, un bon traducteur peut traduire des oeuvres réellement essentielles – c’est-à-dire le un pour dix mille de la production littéraire depuis qu’elle existe.

Vous êtes pourtant vous-même écrivain ?

Je suis un traducteur qui a mal tourné.

Vous parlez parfaitement le français, vous avez même traduit des auteurs tchèques en français. Pourquoi ne traduisez-vous pas vous-même vos propres ouvrages ?

Primo, sans doute, parce qu’on est bien content quand on termine un livre et qu’on n’a pas forcément envie de le recommencer, même dans une autre langue. Deuxio, vous dites, vous parlez parfaitement le français ; c’est bien gentil à vous, mais vous vous trompez.

Je suis né dans une famille bilingue : mes parents se parlaient entre eux en deux langues différentes. Malgré cela, je ne crois pas au bilinguisme chez un individu, pas dans le sens propre du mot : posséder parfaitement deux langues. Posséder, ce n’est quand même pas rien.

L’acquisition du langage est une affaire sociale, la famille y est pour très peu. Comme tout autre acquisition, elle se fait à un certain âge ; ensuite il est trop tard. Le bilinguisme est un projet théorique ; pour qu’il devienne réalité il faudrait rendre possible non seulement la pratique quotidienne de deux langues – ce qui est réalisable –, mais également la pratique quotidienne de deux contextes culturels, de deux Histoires, de deux vécus, autrement dit la pratique quotidienne de tous les non-dits de l’une et de l’autre. En plus d’un redoublement d’une même situation émotionnelle – précisément de celle où vous êtes à court de mots mais que vous serez amené, tôt ou tard, à formuler verbalement. Mais s’il est possible, peut-être, idéalement, de vivre deux fois et dans deux langues différentes l’attente fébrile des cadeaux de Noël, comment voulez-vous revivre dans une autre langue le premier amour, le premier conflit d’adolescent, la première trahison, la première humiliation, la première haine, la mort de votre chien ? C’est à ces occasions-là, je crois, que se forment, une fois pour toutes, les strates d’une langue, d’un langage.

Cela étant, rien ne vous empêche – nous en avons quelques exemples illustres – d’écrire dans une langue d’adoption, justement parce que vos relations seront nécessairement différentes, incomplètes. Cela peut très bien devenir une source d’inspiration, ne serait-ce que parce que vous serez plus spontanément sensible aux travers, aux incohérences de votre langue d’adoption que ne le sont les autochtones. Ce n’est sans doute pas un hasard si les trois auteurs les plus fameux du théâtre absurde français étaient des adoptants.

Quant à moi, pour le moment du moins, le tchèque, indépendamment de mes capacités supposées d’écrire en français, convient mieux à ce que j’ai envie de faire.

La traduction française d’Europeana, une brève histoire du XXe siècle est très peu « ponctuée ». Ce n’était pas le cas de votre texte en tchèque. Pourquoi ?

L’écriture de ce texte s’était organisée autour de la question de savoir dans quelle mesure la forme peut refléter le contenu – ici, « l’histoire du XXe siècle ». J’avais retenu trois notions, trois mots-clés ; l’un d’eux était précipitation. Le XXe siècle a été un siècle précipité, le texte devait donc se précipiter aussi, sans laisser au lecteur trop de répit. Au cours de la traduction en français, l’idée est née d’éliminer les virgules. En tchèque, en effet, les virgules sont bien là ; mais en tchèque, la virgule est normative, autrement dit on ne la voit plus, on ne la lit plus. La virgule française est stylistique ; elle est donc lue ; elle ralentit donc le débit ; elle est donc anti-précipitatoire.

Le statut du traducteur est-il le même en Tchéquie qu’en France ?

En Tchéquie le traducteur joue avant tout le rôle d’émissaire des cultures étrangères, rôle propre à toutes les nations « à petite langue », et qui lui procure un statut social éminent : il est non seulement celui qui sait transmettre mais également celui qui sait ce qu’il faut transmettre. En France et plus généralement dans les grands pays il est perçu davantage comme « l’ouvrier du livre » – même si la situation en France a considérablement évolué ces vingt dernières années.

De mon temps, c’est-à-dire du temps du communisme, s’ajoutait à ce premier rôle un autre, plus précieux encore, celui du gentleman contrebandier déjouant les pièges de la censure en proposant des ouvrages qui peu à peu contribuaient à repousser les barrières de l’idéologiquement toléré de quelques millimètres. Certains traducteurs jouissaient d’une autorité morale bien plus réelle que celle que revendiquaient, traditionnellement, les écrivains. Du moment où le nom du traducteur était garant de probité, on achetait un livre sans se soucier de qui l’avait écrit.

Le point commun de beaucoup des auteurs que vous avez traduits (Rabelais, Jarry, Vian…), c’est leur rapport ludique au langage. Le langage est chez eux plutôt libérateur. Dans vos ouvrages Europeana et Instant propice, en revanche, le langage est, à bien des égards, une prison… l’arme privilégiée des grandes idéologies pour assurer leur emprise sur les esprits. Comment expliquez-vous cette contradiction ?

Je ne suis pas sûr qu’on puisse désigner la langue chez Rabelais ou Vian comme a priori libératrice. Ludique, oui ; libératrice, c’est selon. Prenez la fameuse rencontre entre Pantagruel et Panurge, pour ne citer que cet exemple : la langue est ici, sinon une prison, du moins un piège. Piège qui peut se révéler mortel puisque Panurge est en train de crever de faim.

Disons que la langue est à la fois l’arme privilégiée de toutes les idéologies et l’unique défense contre elles, l’unique abri possible. Echapper à l’emprise du langage idéologique ne va pas de soi : c’est un travail sans fin. Et quand je dis « idéologique », je ne pense pas qu’aux régimes totalitaires, loin de là. L’idéologie est nécessaire à toute société, la langue de bois en fournit l’ossature, le stéréotype en est le ciment ; le lieux commun est le seul lieu où les gens puissent se retrouver en commun. Vous pouvez alors refuser le discours idéologique – le discours dominant – de façon radicale, avec toutefois le risque que cela vous rende inaudible. Car le stéréotype est sournois : si vous voulez le combattre, il faut être plus sournois que lui. Ce qui nous ramène à l’image du traducteur contrebandier : à l’instar d’un régime totalitaire, le stéréotype ne peut être attaqué frontalement. Il s’agit d’abord d’y introduire des failles, patiemment, obstinément. Et puis un beau jour, il s’écroule ; suit alors une brève période de liberté, c’est-à-dire d’anarchie – quelques jours ? quelques semaines ? –, puis il est remplacé par un autre ; et vous repartez à zéro, si vous en avez encore la force, si vous n’êtes pas trop dégoûté. Sisyphe, le dernier héros absurde.

Vous avez traduit des écrivains français qui se distinguent par leur langage très éloigné du classicisme français, de la « langue de Voltaire ». Vous êtes aussi l’auteur d’un ouvrage de référence sur l’argot tchèque. Pensez-vous que le français souffre d’avoir été trop policé ?

Langue polie mais malade de la moelle contre langue impolie dans toute sa vigueur ? Une sorte de choc de civilisations langagières ? C’est séduisant. Et c’est quelque chose qu’un traducteur peut avoir à gérer. Mais je ne crois pas qu’on puisse trop polir une langue. Le français s’est voulu une langue de perfection. Il n’y est pas arrivé, et pour cause, rien de tel n’existe. Mais il est arrivé à un degré étonnant d’abstraction et de conceptualisation. Au prix du grand massacre du vocabulaire populaire du début XVIIe, d’une vraie Saint-Barthélemy lexicale. Une ou deux générations plus tard, Rabelais était devenu illisible.

La plupart des identités linguistiques en Europe se sont forgées plus tardivement, au XIXe siècle, selon le modèle allemand, en plein romantisme, où la « richesse du vocabulaire » était considérée comme le summum de la puissance d’une langue – et plus il était populaire, plus il était glorieux. Les deux modèles ont leurs failles, leurs leurres, leurs tics et leurs déficiences. Le français peut avoir besoin, de temps à autre, d’être encanaillé ; le tchèque, à l’inverse, mérite de temps en temps une couche de savoir-vivre. Et alors ? A quoi d’autre serviraient les écrivains ?

Vous êtes né et avez vécu une grande partie de votre jeunesse en Tchécoslovaquie communiste, puis vous vous êtes exilé en France. Si l’on en croit votre biographie sur Wikipédia, vous avez publié vos premières traductions sous forme de samizdat. Il s’agissait de texte de Boris Vian et Raymond Queneau. En quoi traduire Exercices de style était un acte subversif, à l’époque ?

Voyons ! Les Exercices de style sont la quintessence même de la littérature bourgeoise. Vaine expérimentation, formalisme antiprolétarien, en quoi ce livre augmenterait-il l’enthousiasme des masses laborieuses et, partant, le rendement de nos exploitations minières ? L’artificialité décadente d’une bourgeoisie moribonde qui n’avait toujours pas compris qu’une nouvelle ère était advenue, qu’une nouvelle humanité était née.

On n’en était pas à une absurdité près : mon dictionnaire d’argot que vous mentionnez plus haut, a été publié en France : il n’aurait jamais pu voir le jour en Tchécoslovaquie. L’argot, sans parler des vulgarismes, avait cessé d’exister par décret, le jour de l’avènement du communisme. Plus de classes sociales, plus de raison, par conséquent, de se dissimuler ou d’être grossier.

Ce qui nous ramène une fois de plus aux traducteurs. Le retour – timide et progressif – des vulgarismes dans la littérature s’est fait par le biais des traductions. Plus précisément des traductions d’oeuvres occidentales que l’on publiait dans la mesure où elles étaient « critiques » envers la société – occidentale, elle aussi. Un ouvrier américain ou français, étant exploité par le pouvoir capitaliste, pouvait, lui, dire « bordel de putain de merde » car son travail ne lui procurait aucune satisfaction. Un intellectuel américain ou français, désabusé par la vacuité de la pensée occidentale, pouvait, lui, tenter d’échapper à la réalité avilissante en baisant à tour de bite. Etc. Rien de semblable n’était possible chez l’ouvrier et l’intellectuel tchèques, travaillant dans la joie et s’épanouissant en pensées dialectiques.


Navigation

Articles de la rubrique