Florence Pellegrini : Histoire en farce

Publié le lundi  18 février 2013
Mis à jour le dimanche  7 décembre 2014

Ourednik et Flaubert : Histoire en farce

Florence Pellegrini

Ce texte est la version remaniée et augmentée d’une communication présentée le 2 avril 2011 dans le cadre du séminaire « Flaubert », organisé conjointement par l’Université Paris 8 et l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes (ITEM/CNRS-ENS) ; la partie consacrée à Europeana a été publiée dans le volume Flaubert. L’Empire de la bêtise, textes réunis et présentés par Anne Herschberg Pierrot, Éditions nouvelles Cécile Defaut, 2012.


 Héritage

Dans la littérature contemporaine héritière de Flaubert – pas « ouvertement […] héritière », tant « il fut tout un temps, récent, où l’on ne reconnaissait guère de dettes, ou bien timidement à l’égard de ceux qui refusaient de transmettre […], un temps qui voulait en finir avec la généalogie, avec la logique de la succession » [1] – Tiphaine Samoyault trace des lignes de partage et distingue trois tendances : la « ligne Bouvard et Pécuchet », qui, à la suite de Queneau et Perec, est « à la fois celle de l’encyclopédie et de la bêtise, celle du savoir et de l’idiotie » [2] ; la « ligne Éducation sentimentale », qui est tracée par « la mélancolie des paquebots et un rapport déçu à l’histoire », qui engendrent des récits de « l’éloignement du faire », aux héros désorientés « peu sûrs de leur identité voire menacés par la dissolution, des Frédéric qui auraient intériorisé l’histoire à venir et se seraient radicalisés avec elle et en elle. » [3] ; la « ligne Madame Bovary », enfin, qui serait caractérisée par « une tendance de l’écriture à l’extase et à l’engloutissement. » [4]

C’est sans doute à la première « ligne », à la suite de Queneau et Perec, qu’il revendique comme influences directes, qu’il faudrait rattacher le travail de Patrik Ourednik.

De Année vingt-quatre, son premier récit de fiction publié en 1995 et directement inspiré de Je me souviens de Georges Perec, à Classé sans suite [5], son dernier roman paru en 2012, sorte de « tentative d’épuisement d’un lieu praguois » parodique, faux polar et vraie satire, dont le protagoniste, Viktor Dyk, est un veuf collectionneur de coléoptères qui ne s’exprime que par fausses citations bibliques, les textes de Patrik Ourednik sont tous marqués par la fascination des listes et la manie de l’accumulation qui se fixe singulièrement sur les discours rapportés : Année vingt-quatre [6] multiplie ainsi les « Je me souviens » discursifs, qu’il s’agisse de propos tenus par le « Je »-narrateur (« Je me souviens que je disais » [7]), de conversations auxquelles il participe sans que l’on sache exactement la part qu’il y prend (« Je me souviens de discussions interminables avec mes amis à propos de la “résistance passive” » [8]) ou encore – et c’est le cas plus fréquent – de paroles flottantes, sans origine ou à l’origine indistincte, fondues dans la voix indéfinie et indifférenciée d’un « on » collectif (« Je me souviens que l’on disait » [9]). Comparant l’entreprise de Patrik Ourednik à celle de Joe Brainard et de Georges Perec [10], Vlastimil Harl, auteur de la postface souligne : « le niveau collectif est […] renforcé par le fait que Ourednik, à la différence de ses prédécesseurs, retranscrit souvent la “voix des gens” […]. Ce n’est pas par hasard que le souvenir se manifeste essentiellement au niveau de la langue (beaucoup plus que, par exemple, au niveau des objets, des couleurs, etc.) ; c’est la langue qui reflète en effet l’idéologie d’une société le plus précisément possible. » [11] À travers les « clichés, détails, fragments de discours, lieux communs, automatismes et tics » [12] de langage se révèlent alors un monde et une époque : la Tchécoslovaquie totalitaire des années « 1965-1989 » dans Année vingt-quatre ; la société tchèque contemporaine, rescapée du communisme pour sombrer dans une occidentalisation médiocre et délétère dans Classé sans suite ; l’utopie tropicale dix-neuviémiste dans Instant propice ou encore tout le XXe siècle européen dans Europeana.

Collection de perles, tour à tour ineptes, cocasses, inquiétantes, énigmatiques ou tout ceci à la fois, que le texte empile sans hiérarchie ni différenciation, Europeana [13] et Instant propice, 1855 [14] se situent, de fait, quelque par entre Candide – pour la fausse naïveté du ton et l’ironie qui perce sous l’ingénuité –, et Le Dictionnaire des idées reçues, auquel ils ne manquent pas d’ajouter quelques articles.

« Il se peut que j’aie une oreille sensible pour les stéréotypes et la langue vide de sens et que je sois capable de reproduire cette langue en tenant compte du fait que cette langue vide de sens n’est jamais tout à fait vide, car il y reste toujours des résidus d’idées et d’idéologies se rapportant à des choses qui, au début, pouvaient être vivantes. » [15] Ainsi parle de lui-même Ourednik dans un entretien accordé à Radio Praha en mars 2002. De fait, préférentiellement dans Europeana où la prolifération des discours du et sur le XXe siècle le dispute à la construction factuelle d’une histoire en mode mineur mais également dans Instant Propice, 1855, qui narre l’échec d’une utopie sociétale – le récit est inspiré de l’expérience de la communauté libertaire de la Cécilia, fondée au Brésil en 1890 par l’anarchiste italien Giovanni Rossi – ainsi que dans Classé sans suite qui revisite avec brio les poncifs génériques – du polar, le roman contient tous les ingrédients, « un viol d’étudiante, un suicide suspect, deux tentatives d’incendie, avec en prime une affaire non élucidée vieille de quarante ans, et, bien sûr, l’incontournable enquêteur fumeur de pipe » [16], sans se résoudre jamais à en suivre la « recette » –, le travail d’Ourednik fait saillir le lieu commun – « seul lieu où [affirme-t-il] les gens puissent se retrouver en commun » – pour mieux le combattre : non pas frontalement, sous risque d’échec, mais insidieusement, de façon à y introduire des « failles » qui produiront son effondrement temporaire : « Car le stéréotype est sournois : si vous voulez le combattre, il faut être plus sournois que lui. […] À l’instar d’un régime totalitaire, le stéréotype ne peut être attaqué frontalement. Il s’agit d’abord d’y introduire des failles, patiemment, obstinément. Et puis, un beau jour, il s’écroule ; suit alors une brève période de liberté, c’est-à-dire d’anarchie – quelques jours ? quelques semaines ? –, puis il est remplacé par un autre ; et vous repartez à zéro, si vous en avez encore la force, si vous n’êtes pas trop dégoûté. Sisyphe, le dernier héros absurde. » [17]

  Europeana. Une brève histoire critique du XXe siècle en farce

« Je vais commencer un livre qui va m’occuper pendant plusieurs années. Quand ce sera fini, si les temps sont plus prospères, je le ferai paraître en même temps que Saint Antoine. C’est l’histoire de ces deux bonshommes qui copient, une espèce d’encyclopédie critique en farce. » [18]

Il y a du Bouvard et Pécuchet [19] dans l’entreprise de Patrik Ourednik. Tant dans sa façon de travailler, marquée par une forme d’encyclopédisme, la passion des catalogues et des nomenclatures, que dans cette façon de restituer et d’empiler les discours constitués d’une époque. Europeana, ce sont des opinions diffuses et nivelées dans le désordre de l’énumération comme dans un muséum-croutéum [20] où le siècle passé et ses bouleversements se figeraient en une compression délirante de fragments de la Bibliothèque mondiale, rayon « histoire », ou « politique », ou « psychanalyse », ou « appareils électroménagers », c’est selon.

Des « historiens » qui « disent » – et qui ne disent pas tous la même chose : « Certains historiens ont dit plus tard… » (p. 8) ; « Mais d’autres historiens disaient… » (p. 10) ; – aux « anthropologues » et aux « philosophes » – « Certains philosophes disaient… » (p. 141) ; « Les anthropologues disaient… » (p. 147) – en passant par « les jeunes gens » (p. 102), les « gens » tout court (p. 16), « on » ne sait qui, le texte fait entendre une multitude de voix dont la multiplicité s’efface dans d’indistinction formelle : stylistiquement homogènes – énonciation distanciée ou dépersonnalisée, utilisation minimale de la ponctuation (aucune virgule, aucun point-virgule, aucune ponctuation expressive), parataxe et clausule non conclusive par le « et » ou le « etc. » –, les énoncés rapportent sur le mode constatif espoirs et croyances d’une époque, peurs et jugements, tentatives explicatives et dogmes de tout crin. [21]

La syntaxe si particulière de l’édition française d’Europeana est le fruit d’un travail progressif, concerté, entre Marianne Canavaggio, la traductrice, et Patrik Ourednik. La disparition des virgules, en particulier, relève d’une tentative de restituer « la syntaxe lâche » de la langue tchèque où la virgule à un rôle moins stylistique que normatif et où la période, plus ample, permet d’enchaîner presque à l’envi les propositions les unes à la suite des autres. La syntaxe plus resserrée du français a conduit, d’une part, à la suppression des virgules, d’autre part à l’allongement de la phrase, pour tenter de rendre compte de la continuité du flux verbal, qui est la caractéristique majeure du texte. La présence – massive – des conjonctions est le fait des deux langues. Quant au « et », qui articule dans le texte français les différents termes de l’énumération, mais que l’on retrouve également en fin de période ou en ouverture de phrase, il participe d’une « relance rythmique » [22] et d’un redéploiement discursif, qui est parfois une réorientation. Selon les cas, la coordination empile du même ou de l’hétérogène, extrait de l’homogène à des fins de mise en relief – « coordination emphatisante » – ou s’ouvre à l’altérité pour mieux la congédier. Je fais ici référence à la description du fonctionnement de « et » – mais également des connecteurs « mais, ou, ni » – donnée par Claire Badiou-Monferran dans son article « Coordonner : (qu’)est-ce (qu’)ajouter ? » [23] et dont j’ai montré par ailleurs [24] combien elle pouvait être opérante pour Bouvard et Pécuchet.

On a dit de la Première Guerre Mondiale que les gens y tombaient comme des graines et les communistes russes ont calculé combien un kilomètre de cadavres pouvait donner d’engrais et combien ils économiseraient en coûteux engrais étrangers s’ils se servaient des cadavres de traîtres et des criminels. Et les Anglais inventèrent les chars d’assaut et les Allemands un gaz qu’on a appelé ypérite parce qu’ils l’auraient utilisé pour la première fois près de la ville d’Ypres mais on a dit plus tard que ce n’était pas vrai. (p. 7)
Certains historiens ont dit plus tard que le vingtième siècle n’avait en fait commencé qu’en 1914 quand la guerre avait éclaté parce que c’était la première guerre de l’histoire où il y avait autant de pays engagés et autant de morts et où les dirigeables et les aéroplanes bombardaient l’arrière et les villes et les populations civiles et les sous-marins coulaient les bateaux et les canons tiraient par-dessus les lignes à douze kilomètres de distance. (p. 8-9)
Mais d’autres historiens disaient qu’en réalité le vingtième siècle avait commencé plus tôt lorsqu’avait éclaté la révolution industrielle qui avait bouleversé le monde traditionnel avec l’invention des locomotives et des bateaux à vapeur. (p. 10)
À la fin du dix-neuvième siècle les gens des villes attendaient le siècle nouveau avec impatience parce qu’ils avaient le sentiment que le dix-neuvième siècle avait tracé les voies sur lesquelles l’humanité allait s’engager résolument et que dans le futur tout le monde pourrait téléphoner et voyager sur des bateaux à vapeur et se déplacer en métropolitain et prendre des escaliers roulants munis de rampes mobiles et se chauffer avec du charbon de qualité et prendre des bains une fois par semaine et communiquer ses pensées et ses désirs à travers l’espace et à la vitesse de l’éclair grâce au télégraphe électromagnétique et à la télégraphie sans fil.
À la fin du vingtième siècle les gens se demandaient s’ils devaient fêter le début du nouveau millénaire en 2000 ou seulement en 2001. (p. 19)
Et certains disaient que la fin du monde était pour bientôt tandis que d’autres disaient qu’elle était pour plus tard. Et les anthropologues disaient que l’idée de fin du monde était importante pour les individus et la collectivité parce qu’elle permettait d’évacuer la peur et l’agressivité et d’accepter sa propre mort. Et les psychologues disaient qu’il importait que l’individu décharge son agressivité et que le mieux était de pratiquer la compétition sportive parce qu’elle permettait de décharger son agressivité et faisait beaucoup moins de morts que la guerre. (p. 28)

Les causalités implacables s’enchaînent – le texte est saturé de « parce que » –, vaines justifications que l’effet de masse renverse. Europeana se donne ainsi à lire comme un catalogue de lieux communs historiques – non pas faits historiques mais discours tenus sur l’histoire – dont on aurait effacé à la fois l’origine et la hiérarchie. Discours réduits et répétés, bêtes dans leur fixité et leur concision simplificatrice, qui se pressent et s’accumulent et dont les apostilles font saillir, formes de « concrétions de concrétions » à l’usage des lecteurs débutants, le dérisoire et le grotesque : « La nature est perverse », « L’homme est en fait un singe » (p. 96). Chaque page présente, en effet, une, parfois deux indications marginales, placées en regard du texte et avec lequel elles entrent en rapport thématique : ces indications fonctionnent alors – ou prétendent fonctionner – comme un vademecum pour la lecture, le modèle éditorial retenu étant celui du manuel de vulgarisation scientifique. Intertitres pédagogiques et parodiques – ou ironico-pédagogiques –, les indications marginales concentrent l’essentiel du cliché qu’à la fois elles désignent et rappellent. « Concrétions », car il s’agit déjà, dans le style formulaire et ramassé du cliché, d’une solidification et d’une désignation, un peu à la façon dont Merleau-Ponty parle de la perception des couleurs, et du rouge et du vert comme des « concrétions de paix ou de violence » [25]. « Concrétions de concrétions » car il s’agirait, dans ces syntagmes figés au statut variable – car il y a plusieurs catégories dans ces excroissances discursives – d’un cliché réduit à son noyau dur. Une concrétion en termes de discours pourrait être cette formule minimale qui résiste et qui transite. Un résidu de propos tenus, entendus, répétés, circulant partout et dont on aurait qu’à convoquer la forme la plus réduite pour faire resurgir le bataillon d’idées reçues associées. Quelques listes d’exemples, et une tentative de catégorisation :

- Énoncés thématiques 1 (Article défini + substantif + complément de détermination) :

Le positivisme (p. 14) ; La fin du monde (p. 19, 29) ; L’homme nouveau (p. 27) ; La disparition des valeurs, Le sens de la collectivité (p. 34) ; La qualité de vie (p. 107) ; Le règne de la paix (p. 108) ; L’imaginaire social (p. 123) ; L’identité sociale (p. 149) ; La fin de l’histoire (p. 150)

- Énoncés thématiques 2 (Substantif + complément de détermination)

Marches militaires (p. 8) ; Réalité virtuelle (p. 16) ; Profond désaccord (p. 20) ; Délivrance de la matière (p. 39) ; Éléments asociaux (p. 40) ; Citoyens inadaptables (p. 53) ; Mise en garde des générations (p. 56) ; Grande roue (p. 57) ; Conservation de la mémoire (p. 58) ; Problèmes d’érection (p. 62) ; Crises morales (p. 92) ; Langue universelle (p. 112) ; Conceptions étriquées, Trou noir (p. 140) ; Organisation de la mémoire (p. 147)

- Énoncés proverbiaux (assertions au présent gnomique)

Le monde court à sa perte (p. 10) ; L’ordre est né du chaos (p. 14) ; Les femmes sont des êtres humains (p. 18) ; Le monde est corrompu (p. 33) ; Dieu existe (p. 38) ; Les stérilisations ne servent à rien (p. 54) ; La jeunesse est stupide (p. 88) ; La mémoire n’est pas constitutive (p. 101) ; Le fascisme est universel (p. 132) ; L’art appartient à tous (p. 132)

- Énoncés actionnels (construits autour d’un noyau verbal)

Tirer les leçons du passé (p. 17) ; En avant (p. 21) ; Comment optimiser l’homme (p. 32) ; Préserver l’intégrité du noyau (p. 40) ; Interpeller les jeunes spectateurs (p. 65) ; Apprendre à penser autrement (p. 97) ; Revenir aux racines (p. 102) ; Vivre en harmonie (p. 103) ; Se tourner vers l’avenir (p. 132)

Notions (« le positivisme »), lois (« Dieu existe », « La jeunesse est stupide »), règles (« Préserver l’intégrité du noyau »), tour à tour injonctives (« Tirer les leçons du passé », « En avant ») ou explicatives (« Comment optimiser l’homme »), ces formules égrainent en marge du texte principal la litanie des croyances partagées. Mises bout à bout, elles constituent, dans un raccourci saisissant, une représentation syncrétique à la manière dont la juxtaposition des discours de savoir antagonistes participe, dans Bouvard et Pécuchet, de leur nivellement et de leur démystification.

À ces occurrences que caractérise un haut degré de généralisation et d’abstraction, il faut ajouter les variantes plus prosaïques et contextualisées qui fonctionnent sur le même modèle. Ainsi, au « catalogue des thématiques reçues », on adjoindra :

La Grosse Berthe (p. 13) ; L’invention de la contraception (p. 18) ; L’invention du soutien-gorge, Le niveau des nappes phréatiques (p. 25) ; L’utilisation des gaz de combat (p. 31) ; Le soldat inconnu (p. 42) ; La Veuve Joyeuse (p. 44) ; La race aryenne (p. 46) ; Les poupées à zizi (p. 60) ; La consommation du tabac à priser, Le millénium (p. 80) ; Les conjurés (p. 81) ; Le télégraphe (p. 116) ; Le sperme de qualité supérieure (p. 117)

Et les aphorismes au présent de vérité générale – type : « Arbeit macht frei » (p. 71) – se doublent d’énoncés construits sur le même schéma mais aux temps du passé (alternance imparfait/passé simple), énoncés plus ou moins abscons, plus ou moins hermétiques selon les cas et la clarté de l’allusion qu’ils recèlent :

Les Anglais inventèrent les chars (p. 7) ; Les Allemands inventèrent le gaz (p. 9) ; Les hommes étaient au front (p. 21) ; Ceux qui connaissaient le crawl (p. 21) ; Les médecins éclairaient la population (p. 24) ; Le vent échevelait les épis (p. 64) ; Les avis divergeaient (p. 67) ; Les écuries furent détruites (p. 91) ; Les Américains voulaient destituer leur président (p. 98) ; L’interprète était en permission (p. 112)

« Il y a au moins trois façons de lire Europeana », souligne Bernard Quiriny dans une critique parue en 2004, lors de la publication de la traduction française. [26] « La première, qui nécessite quelques minutes seulement, consiste à ne lire que les petites phrases placées en marge, sur le bord de la page. Tirées du texte lui-même [mais pas tout à fait puisque les apostilles sont une réduction synthétique et lapidaire du texte], vis-à-vis duquel elles jouent le rôle de repères parodiques, elles forment une sorte de faux manuel scientifique à la poésie naïve et loufoque, comme un dictionnaire des lieux communs historiques dont on aurait effacé les définitions. La deuxième, plus sérieuse, consiste à lire le texte lui-même : un texte dont Ourednik a voulu faire “Une brève histoire du vingtième siècle” (c’est le sous-titre), ce qui, en 151 pages de petit format, tient à première vue de l’exploit. L’idée d’Ourednik est cependant géniale : pour tracer la carte de ce siècle et en déterminer les moments les plus importants, il a simplement laissé venir à lui, en vrac, des centaines de faits historiques de toutes natures, relevant de l’anecdote négligeable pour les uns, de la statistique cruciale pour d’autres. Mêlés et ressassés dans un texte litanique et hétéroclite, ils formeront des grumeaux dont les plus gros correspondront aux moments clefs du vingtième siècle occidental (et européen en particulier). C’est ainsi que Patrik Ourednik évoque, dans un style descriptif où les “et” se multiplient à l’envi (mettant ainsi sur un pied d’égalité, dans une seule et même phrase, cinq ou dix faits n’ayant à peu près rien à voir les uns avec les autres), l’émancipation de la femme et l’invention de l’escalator, le bug du millénaire et l’attentat de Sarajevo, l’électricité et le soutien-gorge, Buchenwald et le positivisme, la Kolyma et l’éducation des enfants, la Croix Rouge et le messianisme bolchevique. […] la troisième consiste bien sûr à lire en même temps le texte et ses annotations en marge pour profiter de leurs effets cumulés. Rires garantis, malaise probable […]. »

Le rire, d’un côté, parce que, dans ce ressassement perpétuel qui voit revenir, à intervalles rapprochés, les mêmes formules qui se nuancent d’une infime variation, il y a le jusqu’au-boutisme de l’idée fixe que n’aurait renié ni Bouvard ni Pécuchet : pensée bête et sans nuance qui balaie tout sur son passage et s’attache à un objet exclusif au détriment de tout autre, qu’il s’agisse de métaphysique (« la métaphysique revenait. Elle revenait à propos de la pluie ou du soleil, d’un gravier dans leur soulier, d’une fleur sur le gazon, à propos de tout », p. 289-290), de phallus celtiques (« – et, pour Bouvard et Pécuchet, tout devint phallus », p. 165) chez Flaubert, ou du millénium et de l’émancipation féminine chez Ourednik.

Effets de reprises et de symétrie participent d’un comique de répétition où la progression s’effondre dans l’identité. Ainsi de ce parcours rapide de l’histoire du cinéma de l’après-guerre ou de l’histoire de l’érotisme, au choix :

Dans les années cinquante, les héros de films s’accouplaient surtout dans des champs de blé parce que les champs de blé respiraient la jeunesse et la vie nouvelle qui attendait les jeunes héros et le vent échevelait les épis [en apostille : « Le vent échevelait les épis »] et le soleil se couchait lentement et les seins des femmes se gonflaient. Dans les années soixante les héros de films s’accouplaient surtout dans le ressac au bord de l’océan parce que c’était romantique et le sable leur collait à la peau et on voyait leur derrière et au-dessus de la mer une brume brasillait dans le soleil couchant. Dans les années soixante sont aussi apparus les premiers films pornographiques dans lesquels on s’accouplait presque tout le temps en divers lieux. Dans les années soixante-dix les héros s’accouplaient surtout dans des automobiles parce que c’était original et que la vie s’accélérait [en apostille : « La vie s’accélère »] et les jeunes spectateurs n’ayant pas encore d’automobile pouvaient s’imaginer ce qui les attendait dans la vie. Et de plus en plus souvent les hommes se retrouvaient dessous et les femmes dessus parce qu’entre-temps elles s’étaient émancipées. Et dans les années quatre-vingt est apparu le sexe au téléphone et les hommes appelaient divers numéros où des femmes leur disaient dans l’écouteur JE SENS QUE JE MOUILLE ou ENFONCE-LA MOI BIEN PROFOND ou TU ME FAIS GOÛTER DIS ? etc. (p. 64-66)

Rire d’un côté, mais malaise également, dans une forme particulière de ce « grotesque triste » dont Michel Crouzet [27] a caractérisé l’écriture flaubertienne, puisque les faits majeurs de l’histoire du siècle subissent la même réduction dévastatrice, depuis les atrocités des deux conflits mondiaux jusqu’aux abjections des totalitarismes et autres génocides. Dans une forme d’irrespect qui a valu à son auteur nombre de critiques – stylisation inconvenante pour traiter de tels sujets – Europeana traite en aplat la grande et la petite histoire, le tragique et l’anecdotique, l’infime et l’innommable.

« De ce bric-à-brac surréaliste [poursuit Quiriny] émergent inexorablement une poignée de temps forts qui, par l’effet de la répétition, finissent par prendre leur véritable importance dans le magma indifférencié des faits : ce sont les deux guerres mondiales, les totalitarismes et leurs carnages de masse, les idéologies (scientisme, communisme, fascisme, nazisme, humanisme), pour l’essentiel […] Les synthèses radicales auxquelles se livre l’auteur pour faire tenir en une phrase l’histoire du vote des femmes, la conception nazie de l’art dégénéré ou les débats sur la discrimination positive, entraînent inévitablement des raccourcis hilarants [et j’ajouterai angoissants] ; en abordant tout ce qui lui tombe sous la main avec ce même décalage naïf et ironique, Ourednik simplifie l’histoire jusqu’à la rendre dérisoire, se moquant des idées reçues en les accumulant au kilomètre. C’est tout le rapport d’une société à son histoire qu’il interroge finalement dans ce minuscule livre-monstre aux effets dévastateurs, la manière dont elle interprète le passé (ici, en ne l’interprétant jamais), l’importance qu’elle donne aux événements en fonction de sa grille de lecture et de ses priorités imaginaires (ici, en ne donnant d’importance à rien). » [28]

C’est la logique implacable du pignouf, dont Philippe Dufour a décrit les mécanismes [29], une logique du « tout se vaut » « ou plutôt, car chaque élément est emporté par l’effet de liste, d’un “rien ne vaut” » [30] : de l’emballement chaotique de l’énumération à la fausse clôture du etc. qui, sous couvert d’exhaustivité, pointe son inaptitude à tout embrasser, le texte d’Europeana concentre, c’est-à-dire à la fois rassemble et réduit, les propos et les pensées communs. Lorsque l’on interroge Patrik Ourednik sur l’écriture de son texte, il parle du « besoin de précipiter », que j’entendrais comme verbe, nécessité d’accélération et de heurt violent, mais également comme substantif, au sens chimique du terme, ce « corps insoluble formé par réaction entre deux ou plusieurs substances en solution, ou par action physique sur une substance en solution. » [31] Ce sont les « grumeaux » qu’évoque Bernard Quiriny et qui forment un conglomérat déstructuré de lieux communs tour à tour racistes, sexistes, passéistes, progressistes, millénaristes, scientistes – tous les -istes et les -ismes étant à un moment ou à un autre convoqués – uniformément catégoriques et inquiétants. Mis bout à bout, ils égrainent une mélopée monocorde dont on ne s’extrait jamais que partiellement, sporadiquement ; la mise à distance totale est impossible, car il y a toujours, dans la masse des propos restitués, ce bref moment où l’on reconnaît, sinon une phrase que l’on aurait pu dire, au moins une chapelle que l’on a pu fréquenter :

« L’ensemble serait formidable comme plomb. Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru, et qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent. »

Le programme du Dictionnaire des idées reçues tel que le présente Flaubert à Louise Colet dans une lettre du 16 décembre 1852, peut, jusqu’à un certain point, convenir à Europeana. Juxtaposition d’éléments hétéroclites qui restituent un air du temps, relatif et transitoire, avant que d’être emportés par une nouvelle vague insinuante de poncifs accolés, le texte découd les stéréotypes – en découd avec les stéréotypes – en les assemblant, le montage fonctionnant alors comme procédure démystificatrice. La « brève histoire du XXe siècle » qui se dessine alors est celle d’une collection de préjugés successifs, permutables, réversibles, et dont la multiplicité défait la vérité.

Et les Espagnols dansaient le flamenco et les Tziganes lançaient des regards noirs et les Russes étaient arrogants et les Suédois pragmatiques et les Juifs rusés et les Français insouciants et les Anglais prétentieux et les Portugais attardés. Mais l’essor de la société de consommation et des moyens de communication a peu à peu uniformisé la vie des gens en Europe et certains sociologues et historiens ont estimé qu’on ne pouvait plus penser en termes de nationalités et ils disaient que le trait saillant de la société occidentale développée était le cosmopolitisme et que les Allemands ou les Roumains ou les Suédois etc. n’existaient pas et que ce n’étaient que des auto-projections de préjugés et de stéréotypes sociaux. Mais d’autres sociologues ne partageaient pas cet avis et disaient que l’essor de la société de consommation avait fait perdre aux gens la plupart de leurs repères et que la communauté nationale était devenue plus importante. Et que les stéréotypes étaient indispensables à la conservation de la mémoire collective et historique sans laquelle la société occidentale perdrait son unité culturelle car l’unité ne pouvait pas ne pas être hétérogène. (p. 149)

Participant, en mai 2009, à une Soirée littéraire de la Représentation en France de la Commission européenne, Patrik Ourednik exposait à la fois sa conception de la littérature et ce que devrait être sa fonction, sa spécificité en regard de l’histoire, ainsi que l’objet de sa propre écriture :

Ce qui m’intéresse dans l’écriture – dans celle des autres comme dans la mienne –, c’est ce qu’on appelle d’habitude la « vérité d’une époque ». Ce terme est bien entendu extrêmement vague car dans toute époque existent et coexistent des vérités différentes, des vérités multiples. Le jeu consiste alors à essayer de rassembler, d’embrasser cette multitude, ce pluriel des choses. Un auteur a à sa disposition différents moyens, le plus fréquent étant la confrontation des destins, des vies humaines dans l’optique de la micro-histoire.
Quant à moi j’essaie, dans certains de mes livres du moins, d’appliquer un principe un peu différent, en partant de la prémisse qu’il est possible de prendre comme synonyme de la « vérité d’une époque » la langue de cette époque, autrement dit de s’emparer d’un certain nombre de tics langagiers, de stéréotypes et de lieux communs et de faire en sorte qu’ils agissent et qu’ils se confrontent au même titre que les personnages d’un récit traditionnel.
Tout comme les historiens les auteurs travaillent avec des écrits – chroniques, correspondance, journaux d’époque, etc. Ces écrits, on peut les aborder de deux manières. Soit – c’est ce que font les historiens, on peut y chercher avant tout (pas forcément exclusivement, mais en priorité) l’information sur l’événement lui-même, « que s’est-il passé », « qu’est-il advenu ». Ou alors nous pouvons y chercher en priorité la façon dont l’événement est traité. Autrement dit, il ne s’agit plus, dans cette perspective, de savoir qui a gagné la bataille de Waterloo, mais de voir comment les chroniqueurs l’ont décrite. La vérité de l’époque est dans la description, pas dans l’événement lui-même. Dans la réaction, pas dans l’action. Les destins humains suivent la même trajectoire : nous nous constituons à travers l’interprétation que nous donnons de tel ou tel événement.
Tout cela est en réalité assez banal – tout comme les stéréotypes qui nous permettent d’exister. Personnellement, j’ai tendance à croire que la vie humaine est en soi d’une banalité affligeante – quelles que soient par ailleurs toutes les horreurs qui peuvent nous arriver dans l’espace d’une vie. Mais justement – exprimer la banalité en littérature est assez délicat. Très paradoxalement la banalité est invraisemblable tant que nous ne la mettons pas en forme : et c’est là qu’intervient aussi bien l’historiographie que la littérature. [32] Dans les deux cas le contenu, synonyme supposé de la réalité, n’a aucune existence. Le contenu est un tas de sable virtuel et pour en tirer une quelconque réalité, nous devons d’abord le tasser dans un seau, l’arroser de l’eau et en faire un pâté. C’est toujours le même tas de sable mais entre temps il est devenu, selon les cas, manuel d’histoire ou œuvre littéraire. Dans les deux cas on fait appel, consciemment ou pas, à des stéréotypes, à des lieux communs, parce que justement, le lieu commun est le seul lieu où l’on peu se retrouver en commun.
Les destins humains ont beau être banals, ils ne sont pas interchangeables. Le problème de la littérature, c’est quelle consiste à englober les choses dans une structure plus ou moins préméditée, dans une architecture qui inévitablement comporte une hiérarchisation. Or s’il y a une chose au monde qui devrait bien échapper à toute hiérarchisation, ce sont bien les vies humaines et les destins individuels. Les stéréotypes – mes chers stéréotypes – sont, eux, interchangeables, tout en laissant apparaître, de par même leur simplification insupportable, une autre vérité, une autre expérience, un autre destin.
En d’autres mots, si l’on veut dénoncer les préjugés, les clichés, les lieux communs, il faut se placer au cœur de ces lieux communs, au cœur des discours ambiants, au cœur des idioties de toute sorte. [33]

« Vérité d’une époque » que l’on retrouve dans sa « langue », dans la « description » de l’événement ou plus exactement dans la narration que l’on en fait et dans les modalités de représentation que l’on met en œuvre, « tas de sable virtuel » de la réalité qui ne prend corps et sens que par le « pâté » que constitue le texte : la littérature selon Ourednik est essentiellement mise en forme d’une réalité fuyante, « éclatée », « dispersée » et la prégnance textuelle du stéréotype participe, dans le même temps, du rappel d’une illusion constituée et de son « démontage ». Il est difficile de ne pas penser ici à l’épisode de la biographie du duc d’Angoulême dans lequel Bouvard et Pécuchet font l’épreuve de cette réalité labile, instable, que la forme fragmentée, « éclatée » du récit restitue : dans la mise en scène des processus de l’écriture historiographique, l’épisode du chapitre IV donne à voir la mouvance du récit historique qui, ajoutée à l’incertitude factuelle, participe d’une crise de la vérité. Sans dénier à l’histoire sa légitimité et sa force épistémique, Bouvard et Pécuchet en borne les frontières et en relativise la portée.

Ce que la fiction romanesque donne à lire, dans les atermoiements et les renoncements bouvardo-pécuchetiens, c’est la limite du discours historique : incapable d’atteindre le vrai, repoussé hors des limites du dicible, l’historiographie impose l’autorité sous couvert de causalité. Échec théorique, donc. Mais réussite esthétique. Ou, dans l’ambiguïté de cette falsification assumée que constitue l’intégration narrative d’une logique démystifiée, proposition d’une alternative d’ordre poétique : l’épisode de la biographie du duc d’Angoulême met en scène, dans sa fragmentation même et la discontinuité de son écriture, la faillite d’une histoire cohérente et restauratrice d’ordre, mais accueille, progressivement, une restitution du réel dans son hétérogénéité et sa complexité. Il y a quelque chose de cet ordre, dans cette chambre d’échos qu’est Europeana, caisse de résonance où circulent et s’affrontent les voix concurrentes et pourtant semblables des discours prégnants. La restitution de la « rhétorique » et de la « syntaxe » d’une époque – en l’occurrence le XXe siècle – est ce « procédé » par lequel Ourednik « fabrique » – c’est-à-dire restitue et expose – « la réalité ». [34]

L’idée de ce livre [explique Ourednik] a été de concevoir le vingtième siècle non pas comme un thème ou une thématique mais comme figure littéraire. Je m’étais demandé s’il était possible de mettre en scène un laps de temps donné sans avoir recours aux schémas habituels, un récit plus ou moins intimiste ou pour le moins individualisé. Qui dit pas de personnage, dit, si possible, pas de narrateur non plus. Il m’a semblé que c’était possible à condition que la langue, que le langage, que le discours eux-mêmes deviennent leurs propres narrateurs. De ce point de vue, il y a trois narrateurs dans ce livre. Puisque, phase suivante, je m’étais posé la question de savoir quels seraient éventuellement les trois mots […] qui reflèteraient, exprimeraient le mieux possible ce laps de temps donné.
J’avais pensé tout d’abord au chaos mais je l’ai aussitôt rejeté, le chaos étant propre à l’Histoire dans son ensemble et n’étant pas spécifique qu XXe siècle. Mais ce mot m’a amené à un autre qui m’a paru tout à fait adapté à savoir la précipitation [cette précipitation, cette accélération que j’évoquais précédemment]. Je crois que ce siècle a été en effet plus précipité que d’autres. Ce qui pour moi voulait dire essayons d’écrire un texte précipité. Second mot-clé, l’infantilisme – qui est une autre particularité, me semble-t-il, du XXe siècle, avec tout ce que ça implique, depuis cette image romantico-marchande de la juvénilité jusqu’au refus d’assumer ses faits et gestes. Pour moi, cela voulait dire, essayons d’écrire un texte enfantin [on pense à Candide], un texte qui aurait pu être finalement dicté par un gamin récitant sa leçon au tableau ou par un idiot du village. Et puis, troisièmement, ce siècle a été scientiste : introduisons donc un vocabulaire vaguement scientiste si possible dans toute sa vacuité. Ce sont ces éléments-là qui ont donné au livre sa forme discursive et son contenu, ce sont ces éléments-là qui en sont, non les personnages, mais les trois narrateurs. [35]

La forte discursivité du texte explique sans doute son succès théâtral : avec plus ou moins de bonheur, avec plus ou moins de pertinence interprétative, le récit de paroles d’Ourednik – ou l’essai ? ou le « précis d’histoire » (c’est le sous-titre tchèque de l’ouvrage) ? les critiques hésitent sur la catégorisation d’un texte difficilement réductible à un genre –, le récit de paroles a été a de nombreuses reprises adapté à la scène (dix adaptations en France, d’autres en Belgique, Suisse, aux Pays-Bas, en Tchéquie). Fausse bonne idée peut-être, car si le texte se donne à lire comme un collage, un assemblage aléatoire de discours, il joue essentiellement sur l’indétermination énonciative et l’indifférenciation. Comment, dans ce cas, proposer, sans être dans le contresens, une incarnation dans un ou plusieurs personnages, incarnation qui suppose une caractérisation, partant une typisation ? La démarche semble aller à l’encontre de l’effet d’indistinction et de nivellement que produit l’écriture d’Ourednik. Car si c’est le discours scientiste « dans toute sa vacuité » qu’il nomme et identifie comme cible programmatique – ou dans une reconstruction a posteriori de sa démarche, à la manière du Raymond Roussel de Comment j’ai écrit certains de mes livres ou, versant oulipien, du Marcel Benabou de Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres –, c’est l’ensemble des discours constitués et contraints qu’il brocarde en en soulignant la diffusion et le pouvoir contaminant.

  Instant propice, 1855

C’est encore la parole gelée de la bêtise, aussi invasive qu’oppressive, qui est au cœur d’Instant propice, 1855 : il s’agit du récit polymorphe, mi-lettre, mi-journal de bord, d’une utopie libertaire qui s’épuise en parlotte. Il y a de la réduction caricaturale, burlesque, dans les deux ouvrages : réduction de l’histoire à une collection de dates et de raccourcis de discours reçus ; réduction de l’idéal égalitaire à une nef des fous où toutes les opinions se valent (« Mais si toutes les opinions se valent, selon quoi décidera-t-on ? » s’interroge l’ingénu colon au moment d’accoster en terre brésilienne, p. 99) et où, conséquemment, on ne parvient pas à s’entendre sur le partage équitable de l’argent, des denrées, des fruits du travail, des cochons, du tabac et des femmes.

Génériquement, Europeana et Instant propice sont deux objets dissemblables. L’un, inclassable, est une forme discursive hybride ; l’autre, d’une facture plus académique, se réfère à des genres établis et reconnaissables : la première partie du récit est une longue lettre, datée de mars 1902 – année où paraît Que faire ? de Lénine –, adressée par le promoteur de la colonie à la dame désormais très mûre de ses pensées ; la seconde partie est le journal intime d’un colon italien, Bruno, qui se décline en deux temps : premier temps, récit du voyage et plus particulièrement de la traversée en bateau depuis Le Havre jusqu’à Rio (janvier-avril 1855) ; second temps, extrait du journal daté du 15 octobre 1855, forme de bilan des six mois d’existence de la colonie utopiquement baptisée Fraternitas ou FraternidadeFraternité.

Mais, dans les deux formes distinctes que les récits assument, le même projet d’écriture : la restitution de la « vérité d’une époque » par l’adoption de sa « langue » spécifique, qui seule la rend audible. Dans le cas d’Instant propice, il s’agit du XIXe siècle et la mise en récit de sa « langue » passe, pour Ourednik, par le choix de certaines conventions génériques.

Le ton est celui de la satire – quelque part entre Swift, Voltaire ou Diderot, et tant pis pour le XIXe siècle – et la construction narrative, celle de la répétition, qui abyme dans le piétinement diégétique l’idée même d’un élan progressiste – et tant pis pour Saint-Simon, Fourier et autres Cabet. La lettre inaugurale, rétrospective, prise en charge par l’anonyme « philosophe morfondu » [36], théoricien de l’utopie et que le colon enthousiaste, narrateur de la seconde partie du récit appelle « Frère aîné », à la manière d’un Candide qui aurait lu Orwell, signe déjà l’échec de la colonie que répliquera la seconde partie du récit. Si le philosophe peut affirmer : « Mon œuvre, c’est ma vie » (p. 12), force est de constater que le « roman » qu’il en fait pour répondre aux « caprices » de sa dame – qui se prénomme Julie, et l’on pense à Rousseau – s’engage sous de noirs auspices :

Le monde est pure folie. L’homme naît dans les fers. Un monde de haine et de désolation. Cherchant dans le froid l’entrée de son pourrissoir. Peu souhaitent être des meurtriers, peu refusent de tuer. Sans fin le mal hante l’Histoire. Fourgons sur chemins boueux. Je ne sais si la compréhension du mal rend l’homme plus clairvoyant. Je ne sais si cela le rend plus fort dans l’attente de la mort. Je ne sais qu’une chose : j’attends la mienne sereinement et sans remords. (p. 42-43)

conclut-il avant de « laiss[er] la parole à un autre. » (p. 12)

Commence alors le récit de l’entreprise coloniale [37], qui, d’inventaire du matériel « indispensable aux colons » [38]« l’équipement [acheté] d’après la liste faite par Zeffirino Soldi » (p. 49-50) – en liste de personnages – les noms des 55 colons italiens (p. 51-53) – passe en revue les objets, les lieux approchés ou investis et les dires du drame. Car d’action il n’est point ou peu question : le journal de bord de l’ingénu colon italien, sorte d’anti-héros naïf dont l’adhésion au projet n’a d’égal que le scrupule maniaque de greffier, restitue discussions et débats, proclamations et sentences, déclarations de principe et résultat des votes incessants qui jalonnent le quotidien maritime des colons embarqués à bord de La Croix du Sud. Rien n’y échappe, pas même les « Ah bon » des uns (p. 89) ou les « Qu’est-ce que je vous disais ? » des autres (p. 89) qui s’insèrent, dans démarcation, dans le récit du narrateur et auxquels feront écho le vide conversationnel des retraités praguois de Classé sans suite ou encore les interjections et autres exutoires vocaux qui en laissent l’issue en suspens : « Ah ! – Oh ! – Vous permettez ! – Poussez-vous ! – Pardon ! – Eh ! – Mon Dieu ! – Qui est-ce ? – Vous le connaissez ? […] – Éloignez les enfants ! Éloignez ces enfants ! […] – Éloignez ce chien ! » [39]

D’incompréhensions linguistiques – dans Instant propice, il est souvent question de traduction et d’incommunicabilité entre les différentes langues et nationalités représentées ; allemands, italiens, français, slaves, américains cohabitent sans que les préjugés des uns et des autres sur les uns et les autres ne parviennent jamais à s’estomper – en ignorance manifeste – « En fait, je ne sais pas grand-chose de l’anarchie », avoue le narrateur au terme de son journal de bord (p. 97) – les différents et les tensions se multiplient, sans que les « motions » et les « statuts » votés résolvent quoi que ce soit :

20 mars
La réunion s’est prolongée tard dans la nuit, mais finalement nous avons voté la plupart des questions. Penot qui avait été, paraît-il, stagiaire dans une étude d’avocats a fait le procès-verbal des votes :
Présents : environ 130 (enfants compris)
Élaboration d’une nouvelle liste de colons :
Pour : 87, contre : 8, abstentions : environ 40. Voté.
Remise du pécule personnel dans la caisse commune :
Pour : 55, contre : 42, abstentions : 30 à 40. Voté.
Élaboration d’une déclaration sur l’honneur et signature de cette dernière :
Pour : 65, contre : 32, abstentions : environ 40. Voté.
(p. 92-93)

Mais, dès le 24 mars, Bruno rapporte :

La déclaration sur l’honneur n’est toujours pas prête. Les égalitaristes essaient de la formuler de façon que le plus grand nombre la signe. Decio a déclaré d’entrée de jeu qu’il ne la signera pas parce qu’une déclaration sur l’honneur constitue toujours le premier pas vers le renoncement à la liberté et au jugement personnels. Et qu’il appelle tous les vrais anarchistes à refuser de signer. Beaucoup d’Italiens sont de son avis, même ceux qui avaient d’abord envisagé de signer.
Je pense que de toute façon la question de la signature ne se posera pas. Les gens en ont assez de siéger et de débattre de statuts ou autres, ils se réjouissent que la traversée touche à sa fin. Tout le monde passe son temps à arpenter le pont, à s’arroser, à chanter et à blaguer. (p. 96)

Désintérêt, renoncement, désinvolture du plus grand nombre – « les gens en ont assez » ; « tout le monde passe son temps à […] blaguer » – et, par ailleurs, résistance coriace des antagonismes. Trois mois continus de palabres n’ont en rien atténué les oppositions, massives, entre et à l’intérieur même des groupes, chacun campant sur des positions aussi catégoriques qu’irréconciliables. Ainsi, alors qu’ils viennent de débarquer à Rio et s’apprêtent à rejoindre la colonie – tout au moins ceux qui ne se sont pas « rétractés et ont demandé à rependre l’argent qu’ils avaient déposé entre-temps » (p. 104) :

Devant le palais, Zeffirino a prononcé un discours solennel pour dire que les colons étaient des gens épris de liberté qui s’étaient évadés des geôles de la civilisation pour rendre sa dignité au travail humain et instaurer au Brésil le règne de la libération de l’homme. Le soir à l’auberge, il a fait circuler le texte de son discours. Decio a fait des remarques narquoises en demandant ce qu’était ce règne de la libération de l’homme et s’il serait instauré par Zeffirino.
J’ai demandé à Giacomo ce qu’il pense de la liberté et quand elle pourrait s’instaurer. Il m’a dit qu’à son avis elle s’instaurera quand la science aura découvert toutes les lois de la nature. Quand on connaîtra toutes les lois de la nature, il n’y aura plus besoin d’en imposer d’autres, qui sont toujours en contradiction avec celles de la nature, parce qu’elles ne partent pas des besoins authentiques de l’homme. À son avis, le problème de la liberté sera alors réglé. Plus personne ne pourra prétendre que la vie en société exige une hiérarchie, un pouvoir ou une direction politiques. Tout cela est despotique, parce que c’est imposé par les hommes et non par la nature. L’homme est soumis aux lois naturelles et basta. (p. 102-103)

On se croirait à Chavignolles, au cœur des joutes verbales entre notables, où le « Allons, messieurs, en séance ! » (p. 146), les talons tournés du docteur Vaucorbeil « s’enfonçant sous la hêtrée » (p. 122) ou « l’air de bravade » (p. 335) de l’abbé Jeufroy peuvent congédier sans appel ou faire tourner court les allégations de Bouvard et Pécuchet.

Point final de la discussion, qui est aussi une fin de non-recevoir, le « il suffit » italien – typisation tardive et stéréotypée du discours de Giacomo, tout comme le « Naïne, naïne » a pu précédemment caractériser le discours des Allemands – ne met bien évidemment pas fin aux disputes : la question de la liberté, toujours débattue, jamais tranchée, fait un retour constant dans les discours, de façon emblématique peut-être, mais avec le même traitement textuel que la question du peuplement de la colonie – les nègres doivent-ils ou ne doivent-il pas être invités « à intégrer la colonie pour fonder un monde nouveau où la question des races ne comptera pas ? » car, « d’un autre côté on voit bien que les nègres ne se foulent pas au travail » (p. 69) –, la question du partage des vivres et de la répartition du travail, de la propriété des biens et de celle des femmes : « Quant aux femmes, elles se garderont seules. » (p. 54) affirme Zeffirino mais « la plupart […] souffrent d’anciens préjugés et refusent la polyandrie. » (p. 114). Ou encore : « Les femmes sont à tout le monde, même aux Allemands et aux Portugais, mais la plupart d’entre elles ne veulent coucher qu’avec un homme parce qu’elles jouissent de l’égalité des droits. » (p. 129) « Puis d’un seul coup [Florinda] s’est mise à coucher en même temps avec au moins six ou sept colons. Certains hommes sont perplexes, ils disent que deux ou trois partenaires c’est normal, mais sept, ça fait trop. » (p. 136)

Instant propice est, comme Europeana, un récit marqué par la redite : répétition des mêmes discours qui reviennent plusieurs fois ou reprise des mêmes éléments diégétiques avec variation du traitement narratif. La répétition qui referme le récit, et qui est aussi un amuïssement progressif – le texte propose quatre récits datés 15 octobre 1855, chacun étant plus bref et d’une tonalité plus désespérée que le précédent –, évoque à quatre reprises la même période – les 6 mois que le narrateur a passés à la colonie – et les mêmes faits dont elle offre quatre appréhensions divergentes, complémentaires et/ou antagonistes, toutes prises en charge par Bruno.

Version 1 : p. 107-125, dix-huit pages qui consciencieusement répertorient les 38 maisons de la colonie, les 170 personnes parmi lesquelles les 58 rescapés de La Croix du Sud qui la peuplent, les 25 élèves de l’école, âgés de 5 à 12 ans, les 2000 reis de dettes que les colons ont contractées auprès des fournisseurs et des marchands et autres 250 ou 100 grammes de viande auxquels chacun à droit en fonction de son âge. À côté des titres des ouvrages qui constituent la bibliothèque – « La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, le Voyage en Icarie d’Eugène Cabet en deux tomes, L’An 2440 de Sébastien Mercier, l’édition reliée de l’hebdomadaire À l’abri, un roman sans mention d’auteur, J’ai aimé et j’ai été aimé, des manuels d’agriculture et autres. Il y a trois ou quatre livres en allemand et un en italien, Anarchistes : le point de vue d’un médecin psychique du Dr Cesaro Lombardio » (p. 113) – et des devises inscrites sur les murs de l’école – Tous les hommes sont frères, L’égalité dans la joie, pas dans la peine, L’union fait la force, Un pour tous, tous pour un, Dieu n’existe pas, l’homme si ! – se lisent, en contrepoint, la désertion progressive du lieu, les humeurs bilieuses et les disputes incessantes – « Les gens sont grincheux, ils se disputent plus que sur le bateau car nous avons atteint notre but. » (p. 107) –, jusqu’à la découverte de « cadavres » (p. 122) qui finit d’attiser suspicions et défiances.

Version 2 : p. 129-143, quatorze pages, qui répètent les mêmes phrases ou en proposent des variantes, dans un effet de raccourci et de montage. Les données chiffrées changent, les devises inscrites sur les murs de l’école aussi : Fais ce que bon te semble, Tout à tous, rien à un seul, L’égalité dans la liberté, pas dans l’esclavage, Sans liberté, pas de discipline et L’humanité se dirige vers la prospérité, la paix, la libération de la femme, l’anarchie et l’harmonie (p. 133). La colonie s’arme (« nous avons acheté quatre nouveaux fusils », p. 138) et l’on institue un tribunal pour juger et condamner à mort un voleur qui s’est enfui avec 500 reis de la caisse commune.

Version 3 : p. 147-153, six pages où tensions et conflits sont régulés par la Constitution et une Liste des devoirs du colon éditées « peu après » l’arrivée à la colonie (p. 149). Le narrateur, qui ici rapporte moins les discours d’autrui qu’il n’assume le discours officiel, expose procédures, devoirs, interdictions, avertissements et blâmes « du second degré » (p. 152) qui rythment et planifient, dans un idéal de transparence – « tout est public » (p. 147) –, l’existence « libre » de chacun : « Il est indispensable que l’ordre règne dans la colonie, sinon nous ne deviendrons pas l’avant-garde de la société nouvelle. L’anarchie n’est pas l’arbitraire et la liberté doit répondre de ce qui la rend possible. » (p. 148). Par ailleurs : « la liberté individuelle est provisoirement suspendue parce qu’il est apparu que les gens ne sont pas encore mûrs, mais elle demeure [l’]objectif car elle est la condition première d’un développement harmonieux » (p. 149).

Version 4 et dernière : p. 157-158, deux pages. Le récit s’attarde sur l’évocation d’un rêve du narrateur où sa mère morte lui désigne une tombe, alors que les six mois d’existence à la colonie sont relégués en fin de séquence, réduits à la portion congrue de quelques lignes inquiétantes :

15 octobre
Je ne suis pas tout à fait sûr qu’on soit le 15 octobre. Ma mère est née ce même jour. J’ai cessé de tenir mon journal quand nous sommes arrivés à la colonie. Je ne sais pas par où commencer. Elle est née à Casalvieri, près de Rome. Il y a quelques semaines, j’ai rêvé qu’elle était morte. Elle était couchée sur un lit, en robe noire, les mains jointes, des bougies brûlaient autour et trois vieilles femmes que je ne connaissais pas étaient assises sur des chaises. Je me tenais près du lit quand tout à coup elle a ouvert les paupières et posé un doigt sur ses lèvres. Puis elle s’est levée et m’a fait signe de la suivre. Les pleureuses étaient assises sur leur chaise, elles chuchotaient entre elles et ne se rendaient compte de rien. Ma mère est sortie de la maison, je voulais la suivre, mais elle me précédait toujours de six ou sept pas, même lorsque j’accélérais et tentais de la rejoindre. Plus tard on s’est retrouvés au cimetière, ma mère a fait halte, je me suis approché d’elle mais sans pouvoir la toucher. Elle a désigné une tombe et dit Voilà où j’habite, puis elle en a désigné une autre et dit Voilà où tu habites, à présent nous nous verrons plus souvent. J’ai voulu la prendre par la main, mais je n’y parvenais pas. Puis elle a commencé à s’enfoncer lentement en terre, sans avoir pourtant l’air effrayé ni surpris, elle me regardait d’un air sérieux, peut-être même sévère, en s’enfonçant dans la terre et alors que seule sa tête dépassait encore, elle a fermé les yeux et disparu en entier. C’est notre sixième mois ici. Decio est revenu à la colonie, il avait apporté une hache et voulait abattre le mât de la cour en haut duquel flotte le drapeau noir et rouge. Il est venu avec une douzaine d’anciens colons et quelques Indiens, l’un d’eux agitait une machette et riait sans arrêt. Presque tous étaient ivres. (p. 157-158)

L’utopie sociétale de Fraternité s’est effondrée dans les affrontements entre individualisme et intérêt collectif dont les colons n’ont jamais réussi à borner les contours. Avatar tropical de la pensée phalanstérienne et du bonheur égalitaire et communautaire, la colonie brésilienne ne parvient pas à se construire, si ce n’est sur la suspension de la liberté individuelle, pour laquelle « les gens ne sont pas encore mûrs », sur la violence et l’inconscience : « hache » et « machette » en signe de retour ; « Presque tous étaient ivres. » en guise de clausule. De l’inventaire scrupuleux du monde colonial rien ne persiste que la tristesse et la désillusion, et le plus idéalistes de tous, Decio, s’est mué en dieu du carnage. Dans la songerie morbide de Bruno, tout emplie de pleureuses et de visions spectrales, se dessine l’apaisement d’une fin prochaine alors que le rire dément ou abêti de l’Indien et la saoulerie généralisée absorbent discours articulés et théories fumeuses dont la litanie s’est finalement tue. Mort vivant désigné – « Voilà où tu habites » –, Bruno n’a plus qu’à se taire à son tour et l’affaire Fraternidade (p. 41) à s’ensevelir dans les replis de la mémoire ou dans les vapeurs d’alcool.

 Année vingt-quatre

Tentative de fixation d’une utopie révolue, Instant propice, 1855 fait ressurgir l’univers enfui de Fraternité, à la manière dont Année vingt-quatre reconstruit un passé singulier et en garantit l’inscription mémorielle. Car il y a de cela, également, dans la manie de la répétition et la compulsion de la liste : au-delà – en-deçà ? – d’une impossible accession à la complétude, l’énumération peut se lire comme un désir de maintenir vivace l’existence d’objets toujours menacés de déperdition et une volonté de réactualiser par le souvenir un instant disparu. Dans la réitération opiniâtre du récit qui clôture Instant propice, se lit, en creux, la peur de la disparition et le tourment de la perte qu’esquisse également le rêve mortifère du narrateur. D’une manière comparable, les souvenirs de Année vingt-quatre, à la fois essentiels et dérisoires, constituent, dans la brièveté même de leur évocation et le caractère aléatoire de leur assemblage, la trace incertaine d’un monde et d’un temps enfuis, et dont la nostalgie, persistante, se nourrit du ressassement.

L’anaphore lancinante des « Je me souviens » qui ouvrent les séquences numérotées du récit construit une mélopée mélancolique et désabusée, où les fragments épars d’une jeunesse praguoise ne parviennent pas à s’assembler en récit mais dessinent, par leur succession, les contours d’une époque et d’une sensibilité : 1965-1989 mentionne le sous-titre, et ce sont vingt-quatre années de la vie du narrateur-auteur qui réapparaissent, dans un savant assemblage de moments collectifs et de détails personnels, autobiographiques et/ou fictionnels, évocations labiles et incertaines comme le suggèrent les multiples – et fausses – épigraphes inaugurales : « Ce n’est pas vrai ! », « C’est un mensonge ! », « Qu’est-ce que c’est la vérité ? » s’indignent ou s’interrogent les héros shakespeariens convoqués, avant que la voix autoritaire du régime ne vienne, à travers le journal Droit rouge, mettre fin à ces atermoiements par une vérité assénée : « Ceci est la vérité historique. » [40] Vlastimil Harl le remarque, dans sa postface : « Le jeu ne consiste donc pas seulement à saisir et formuler le vécu temporel, mais aussi à trouver le point de rencontre entre document et littérature, entre vérité de la société et vérité de l’individu : le texte de Ourednik peut être interprété dans un sens comme dans l’autre. Le mode d’emploi est d’ailleurs fourni par l’auteur dès le début : des quatre citations qui composent le fragment initial du recueil trois sont de fait fausses. » [41]

Assumée en première personne, l’énumération égraine souvenirs de classe et premiers émois amoureux – la première lettre d’amour reçue de Marcela Kinclova ; la seconde envoyée, « la même année » par Helena Helferova, « la fille du propriétaires des “autos tamponneuses” du parc d’attractions » [42] –, films vus, airs entendus et lectures éclectiques – des journaux clandestins aux graffiti muraux, en passant par Ubu roi, Le Petit Prince ou La Terre vaine – sur fond de printemps de Prague et de répression soviétique, d’émigration à l’ouest et de manifestations, dans un pêle-mêle indifférencié où les noms des comparses d’école primaire et des petites fiancées côtoient ceux des responsables politiques, à moins qu’il ne s’agisse de ceux de quelque chanteur à la mode ou de quelque icône occidentale – « Jane Fonda en tee-shirt mouillé et sans soutien-gorge » [43] entrevue en couverture d’un magazine.

La succession des notules, minutieusement réglée – vingt-quatre parties subdivisées en courts paragraphes dont le nombre se réduit d’un au fil des séquences, dans une forme de compte à rebours où s’abîme peu à peu le souvenir [44] –, renvoie à un flux mémoriel saccadé, hoquetant ; le récit hésite et doit s’y reprendre à plusieurs reprises pour construire sa progression, comme si l’évocation d’un souvenir faisait surgir inopinément le suivant [45], comme si aucune programmation ne régissait l’organisation des fragments narratifs. Une inquiétude taraude le récit, qui est celle du souvenir parcellaire, incapable de restituer une réalité qui se dérobe, et, corrélativement, celle de la vérité instable, fuyante, démultipliée et polymorphe, partant insaisissable, sinon dans l’éclatement même de la forme qui marque son incomplétude :

Pour rendre compte de la pluralité des vérités humaines – et donc être en mesure de lire et éventuellement de comprendre l’histoire – il faudrait pouvoir présenter les choses de façon éclatée, dispersée, non hiérarchisée, de façon en quelque sorte complètement horizontale. Il faudrait aussi rendre les éléments qui constituent un texte, un récit, il faudrait les rendre mobiles, fuyants, se dérobant à tout instant. [46]

Le morcellement et l’organisation tabulaire d’Année vingt-quatre pourraient alors se lire comme une tentative d’approcher au plus près, dans la plasticité de l’écriture, cette « pluralité des vérités humaines » qui marque toute expérience. Mêlant souvenirs « importants » – ceux des « faits historico-politiques qui lui permettent de concentrer le texte dans une sphère historique bien délimitée » [47] – et souvenirs personnels sans souci de hiérarchisation, comme si « tous les souvenirs individuels [avaient] une validité sociale plus large » [48] et inversement, aucun événement majeur ne pouvait se détacher sur le fond du banal et du futile, Ourednik dresse un tableau inquiet et sans concession de la Tchécoslovaquie d’avant la chute du Mur de Berlin, dont il égraine les sigles et les slogans [49] qu’il accole aux titres propagandistes des journaux [50] ou aux graffiti prosaïques et grossiers des toilettes publiques [51]. Nul n’est alors besoin d’un jugement exprimé sur les faits et les paroles rapportés, atomisés par effet de proximité et ravalés à l’insignifiance dans cette même logique du « rien de vaut » dont Philippe Dufour a caractérisé l’écriture flaubertienne [52] : à la manière dont Flaubert, déjà, bannissait la « personnalité de l’auteur » [53] de ses récits et faisait de l’impersonnalité une exigence esthétique – « un romancier n’a pas le droit d’exprimer son opinion sur quoi que ce soit », confie Flaubert à George Sand, quitte à « étouffe[r] [54] » –, Ourednik opte pour une narration où l’on rechercherait en vain la trace d’un commentaire personnel. Paradoxalement, le « je » n’est pas le lieu de l’épanchement mais bien l’artéfact énonciatif qui, conférant au récit la légitimité du témoignage, en libère la puissance dévastatrice. La charge est virulente, dans cette mosaïque mnésique qu’est Année vingt-quatre. Drolatique aussi, par effet de paradoxe et de rupture de ton : « Je me souviens que Radio Free Europe a annoncé que les affrontements avec la police avaient provoqué au moins trois ou quatre morts. » ; « Je me souviens de Sha-la-la-la-li, yeah !  » [55]. La technique de prélèvement qui est l’une des forces structurantes du récit – puisqu’il s’agit bien d’extraire à leur contexte de communication des fragments discursifs juxtaposés et accumulés dans une organisation paratactique qui procède par rupture et/ou glissement de proche en proche – est ainsi à l’origine de l’oscillation entre humour et ironie que l’on retrouve dans tous les textes de Patrik Ourednik : humour et rire franc pour chaque ridicule pointé ; ironie cruelle ou douce-amère lorsque les anodins travers singuliers se muent en indignité et en bêtise collective.

 Classé sans suite [Ad acta]

La même ironie froide teinte Classé sans suite, peinture au vitriol de la Prague post-communiste, devenue capitale d’un « pays nouveau sur le nom duquel s’élev[ent] des querelles opiniâtres depuis dix ans : Tchéquie, Tchékia, Tchécomoravie, Tchéco-Moravie ? Pays tchèques ? Bohème ? Comme si ça pouvait changer quoi que ce soit au fait que même à y vivre cent ans, on n’y tomberait que sur des crétins […]. » (p. 121) Si le récit se donne toutes les apparences du roman policier – un « enquêteur fumeur de pipe à la Maigret [Vilem Lebeda], qui se penche sur une affaire de meurtre vieille de quarante ans et classée sans suite […] ; un viol d’étudiante, un suicide suspect, quelques indices parcimonieusement distillés » [56] – force est de constater que la résolution de l’énigme ne semble que très médiocrement préoccuper le narrateur. « L’intrigue se détraque en une joyeuse pagaille où se mêlent faussent pistes, quiproquos et chausse-trappes : un petit jeu très oulipien face auquel le lecteur croit d’abord perdre son latin avant de se laisser embobiner par les facéties d’Ourednik, qui ne cesse de déverser sur son scénario les remarques narquoises que lui inspirent les absurdités de son époque. » [57] Émaillé « de dialogues métaphysiques et hilarants à la Samuel Beckett » – mais un Samuel Beckett au second degré, si cela est possible, qui aurait perdu en questionnement existentiel et gagné en méchanceté –, Classé sans suite met surtout en scène le vide abyssal de nos existences ordinaires auxquelles aucune logique illusoire ne viendrait donner un sens :

« Comment écrire sur rien ? [s’interrogeait Patrik Ourednik dans un entretien accordé à la revue Labyrint en 2007]. Qu’est-ce rien ? un vacuum rempli du langage au sens propre comme au sens figuré. L’illusion d’une existence digne d’être exprimée, l’illusion d’une histoire digne d’être racontée, l’illusion d’une cohérence digne d’être démontrée. La vie humaine dans ses trois formes : j’existe (existence), je progresse d’un point à un autre (histoire), un sens s’en dégage (cohérence) ». [58]

Le récit, qui ne mime cette traditionnelle « cohérence » sur la convention de laquelle sont fondées tant de fictions pas plus qu’il ne feint d’adopter une progression diégétique linéaire cristallisée en une « histoire » unique, parvient, par sa structuration éclatée et la multiplication de ses micro-intrigues dont on ne sait, finalement, quelle importance elles revêtent dans l’économie globale du roman, à restituer « le caractère irréductiblement dépourvu de signification de l’existence humaine en général […]. “Oui ! Nous naissons dans un roman dont le sens nous échappe et le quittons sans avoir rien compris.” ajoute Viktor Dyk (ch. XXXVII) […]. Cependant, et Ourednik le sait autant qu’un autre, c’est précisément parce qu’aucune vie ne se laisse ramener à un destin, ni exprimer par un récit, que l’on ne peut s’empêcher de multiplier les récits qui donnent à chacun l’illusion que sa vie a un sens, voire un sens élevé au rang d’une destinée. » [59] Les personnages de Classé sans suite sont bien ainsi, confrontés à l’insensé de leur existence dont l’inanité des discours constituerait le symptôme : des conversations creuses du Club des retraités réduites en interjections et lieux communs (ch. V, VII, XIII) aux slogans partisans qui parcourent les réflexions politiques de Lebeda (ch. XXXI), en passant par les graffiti obscènes ou «  teinté[s] d’un prudent optimisme » que déchiffre Dyk sur le mur du cimetière (« Il y avait quelques graffiti sur le mur du cimetière. Les sentences prévisibles (Celui qui lira ça est un con et Téo, va te faire enculé) étaient complétées par deux inscriptions plus ambitieuses, l’une empreinte d’interrogation cartésienne (Lida est une pute, David aime Lida, David est-il putassier ?), la seconde teintée d’un prudent optimisme (Si qq lit Verlaine, laisse ton mail).  », p. 16), le récit met en exergue la vacuité intrinsèque du langage, unique et déficient instrument dont nous disposons pour appréhender le réel. C’est le « chaudron fêlé » flaubertien [60] qu’Ourednik réactive dans sa variante post-moderne ; Éric Chevillard le souligne, dans la critique du Monde des livres parue lors de la sortie du roman :

« Les dialogues biaisés et le jeu constant sur les clichés de langage font de ce livre une méditation comique sur la langue, laquelle est à la fois notre seul mode d’appréhension du réel, notre unique chance d’en partager l’expérience, de s’entendre sur celui-ci, en somme, et le principe même du malentendu, instrument vicieux de la manipulation. Même lorsqu’elle se veut précise, policée et d’une parfaite correction, elle suscite à bon droit la méfiance. Ainsi le langage « insoutenablement littéraire » de Lebeda le coupe du reste du monde. […] C’est sans doute pour cela encore que l’auteur raille en passant « le handicap traditionnel des écrivains tchèques : ils prennent leurs livres au sérieux. » La langue serait-elle ce tamis qui fuit – et si « on le fait réparer, il ne tamise plus ! » ? Le soupçon du coup se porte sur les beaux parleurs que nous sommes : « Sommes-nous réels ? » [61]

« Classé sans suite […] cache [ainsi, sous couvert d’une trame policière aux nombreuses ramifications [62]] une profonde méditation sur les limites du roman, sur les malentendus de la communication et sur les équivoques de notre langage » [63]. Le récit, qui multiplie les possibles narratifs comme les personnages avant de négligemment les abandonner, à moins qu’il ne s’agisse de s’en débarrasser en « les immol[ant] par la fenêtre ou [en] les tu[ant] dans des accidents débiles (l’un d’eux meurt en poussant une vieille machine à laver d’une falaise), ce qui explique l’hystérie moqueuse du récit en tous sens » [64], actualise le programme contenu dans son titre : il laisse en suspens et inachevées les intrigues emboîtées qui composent une forme d’anti-roman à la Jacques le Fataliste où les intrusions du narrateur ne font que renforcer le scepticisme du lecteur : « Lecteur ! Notre récit vous paraît dispersé ? Vous avez l’impression que l’action stagne ? […] Vous vous demandez comment cette histoire va tourner ? Voilà, cher lecteur, ce que nous ne pouvons vous dévoiler. » (ch. XXIV, p. 96). Loin de se plier aux conventions romanesques, Ourednik expérimente la limite du genre – ou un genre limite, comme l’on peut parler d’un état limite ou borderline, dont les insécurités et les failles feraient office de révélateur –, déconstruisant par là-même le pouvoir mystificateur de la parole qui est sa substance même.

« Ourednik s’emploie moins à raconter des histoires qu’à traquer les pièges et les ruses du langage. […] C’est […] au lecteur de faire son chemin dans ce labyrinthe borgésien où compte avant tout ce qui échappe au récit proprement dit : digressions succulentes, histoire nationale, portrait au vitriol d’une République tchèque saisie par le crétinisme, graffiti sur les murs, personnages improbables et pittoresques, tout ce qui dans un roman échappe aux conventions du récit, lui est irréductible et en fait le vrai prix : le langage, la dénonciation des clichés, le vide sidéral et répétitif des conversations du quotidien. » [65]

Les stéréotypes, ces « chers stéréotypes » qu’Ourednik évoquait lors de la Soirée littéraire de la Représentation en France de la Commission européenne en mai 2009 sont une nouvelle fois au centre du dispositif : nourrissant le chronotope – saturé de graffitis et de toponymes labiles et connotés –, les répliques de chacun des personnages, les réflexions narquoises du narrateur, les lieux communs remplissent alors leur office communautaire. Creux, vains, prévisibles et répétitifs, ils sont cette nasse inévitable dans laquelle tournent indéfiniment les discours, sans qu’il soit possible, jamais et à quiconque, d’y échapper :

Enfin, au moins il fait beau. (p. 33)

« Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires ; la première est de tout recenser, la seconde d’oublier tout de même quelque chose ; la première voudrait clôturer définitivement la question, la seconde la laisser ouverte ; entre l’exhaustif et l’inachevé, l’énumération me semble ainsi être, avant toute pensée (et avant tout classement), la marque même de ce besoin de nommer et de réunir sans lequel le monde (“la vie”) resterait pour nous sans repère : il y a des choses différentes qui sont pourtant un peu pareilles ; on peut les assembler dans des séries à l’intérieur desquelles il sera possible de les distinguer. » [66] Telles sont les « joies ineffables de l’énumération » qu’évoque Georges Perec dans Penser/Classer. Joie ineffable, certes, si l’on considère le versant euphorique de l’alternative et la tentation de totalité qu’elle recèle. Joie en demi-teinte, pourtant, si l’on s’attache à l’infini abyssal sur lequel elle ouvre.

Patrik Ourednik a cette tentation de l’exhaustif et cette manie encyclopédico-taxinomique – il avoue une passion pour les listes, les catalogues et les nomenclatures, des dictionnaires au bottin, qui le réjouit par son implacable ordonnancement alphabétique et la différenciation insensible qui s’opère d’un patronyme à un autre –, qui taraude également l’écriture flaubertienne : ses textes sont des compilations, des listes d’objets, de dates, de noms de personnes et de lieux, des successions de faits, des catalogues de discours flottants et de paroles reçues en amer héritage. Parcours à travers l’histoire des XIXe, XXe et XXIe siècles, Année vingt-quatre, Europeana, Instant propice et Classé sans suite en font entendre les voix multiples et dissonantes, réductrices et péremptoires, dogmatiques et assurées. Dans une forme de « protestation contre l’effacement des choses dans l’oubli » [67] qui passe par la restitution des discours, Ourednik s’attache à faire le compte des dires d’une époque – qui sont aussi, dans leur certitude arrogante, les dires de toutes les époques.

Volonté de restitution non pas des choses mais des discours, dans leur vacuité et leur solidité terrifiantes, les récits d’Ourednik balaient les manifestations de la bêtise humaine en se plaçant en leur sein : raccourcis de pensées et formules toutes faites qui se succèdent et s’empilent ; manifestations idéologiques d’un temps déboulonnées par les suivantes ; truismes universels dans leurs variantes géographiques et temporelles. Ainsi dans « Ma fille a cinq ans », cette « brève histoire du début du XXIe siècle » écrite en français et qu’Ourednik publiait dans Le Monde en mai 2009 :

Il y a eu la crise aussi, la plus grande crise économique depuis la dernière guerre mondiale parce que des Américains indigents voulaient s’acheter une maison. La crise a fait émerger de nouvelles expressions que je ne comprends pas : titrisation, déréalisation des produits dérivés, normes prudentielles. D’autres mots sont devenus vieillis, encore compréhensibles mais sans avenir : conversation, promenade, amitié. La conversation fut remplacée par l’échange car il est important que dans un monde globalisé les gens puissent échanger des idées nouvelles ; la promenade par la randonnée qui demande plus d’efforts et de détermination et s’inscrit ainsi mieux dans le siècle naissant ; l’amitié par l’intimité car seule l’intimité permet de se confondre avec l’autre. De même, on ne dit plus indigent mais défavorisé. Mais la crise est derrière nous et les échanges commerciaux se multiplient avec les nouveaux pays membres. Nous achetons des loups aux Slovènes et ils nous achètent du roquefort. Ou autre chose. Près de 3 000 brebis ont été tuées l’année dernière par les loups slovènes, disent les éleveurs. C’est la globalisation. C’est également un mot récent. Pendant un temps il a été en concurrence avec le mot mondialisation mais le mot globalisation semble l’avoir emporté. J’imagine qu’un jour, d’ici deux ou trois ans, ma fille me demandera Qu’est-ce que c’est la glolabilation, papa ? et je lui répondrai C’est comme la monlidisation mais en plus glolabe. Ou bien je lui répondrai Ma fille, ô ma fille, tu le sauras bien assez tôt.

Tel Bouvard et Pécuchet englués dans l’autoritarisme des discours de savoir, le narrateur ourednikien doit composer avec l’arrogance des stéréotypes et des lieux communs, alors que, dans leur énumération même, se lit en filigrane leur évidement : « égalité de tout, du bien et du mal, du beau et du laid, de l’insignifiant et du caractéristique. Il n’y a de vrai que les phénomènes. » [68]


Florence Pellegrini : Flaubert et Ourednik. Séminaire Flaubert, 2010-2011 : L’Empire de la bêtise


[1Tiphaine Samoyault, « On ne se souvient pas de Flaubert », Œuvres & critiques, XXXIV, 1, Écrivains contemporains lecteurs de Flaubert, 2009, p. 87.

[2Ibid., p. 89.

[3Ibid., p. 93.

[4Ibid., p. 96.

[5Patrik Ourednik, Classé sans suite, Allia, 2012 ; l’édition tchèque, de 2006, porte le titre de Ad acta.

[6Publié en 1995 et réédité en Tchèquie en 2002, Année vingt-quatre a été traduit en allemand, en hongrois et en italien. La traduction française n’est prèvue que pour l’an prochain. Je m’appuie sur l’édition italienne de l’ouvrage : Patrik Ourednik, Anno ventiquattro. Progymnasma 1965-89, Samizdat, Padova, 2009, que je traduis, en ayant bien conscience des approximations interprétatives que peut engendrer cette traduction « au carré ».

[7Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, II/21, « Mi ricordo che dicevo “tranqui” o “stai tranqui”. Mi ricordo che in terza o quarta elementare dicevo alla fine di ogni frase “faccio umilmente notare” e che la maggior parte degli adulti si irritava. » (« Je me souviens que je disais “tranqui” ou “reste tranqui”. Je me souviens qu’en CM1 ou en CM2 je disais à la fin de chaque phrase “je fais humblement remarquer” et que la plupart des adultes s’en irritait. »)

[8Ibid., III/7, « Mi ricordo discussioni di ore con i miei amici sulla “resistenza passiva”. »

[9Ibid., III/10, III/11, III/12, « Mi ricordo che si diceva […]. »

[10Joe Brainard introduit le « jeu du souvenir » dans la littérature en 1970 avec I remember ; Georges Perec reprendra le dispositif en 1978 avec Je me souviens.

[11« Il livello collettivo è […] rafforzato dal fatto che Ourednik, a differenza dei suoi predecessori, spesso annota anche la “voce della gente” […]. Non certo per caso il ricordo ha luogo sopratutto al livello della lingua (molto più che ad esempio al livello degli oggetti, dei colori e così via) ; proprio la lingua riflette infatti l’ideologia di una società nel modo più preciso possibile. », Vlastimil Harl, « C’era una volta » (« Il était une fois »), postfazione, Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, op. cit. La « voix des gens », c’est ce « on » indéfinissable ou cette totalité verbeuse : « Mi ricordo di quando tutti parlavano » [« Je me souviens de quand tout le monde parlait »], Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, op. cit., VI/17, VI/18, VI/19.

[12« […] i cliché, i dettagli, i frammenti di discorsi, il luoghi comuni, gli automatismi e i tic », Vlastimil Harl, « C’era una volta » [« Il était une fois »], postfazione, Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, op. cit.

[13Patrik Ourednik, Europeana. Une brève histoire du XXe siècle, Allia, 2004 ; 2001 pour l’édition tchèque.

[14Patrik Ourednik, Instant propice, 1855, Allia, 2006 ; même année pour l’édition tchèque.

[15Vaclav Richter, Rencontres littéraires, « Le XXe siècle vu par Patrik Ourednik », 2 mars 2002, Czech Radio 7, Radio Prague, http://www.radio.cz/fr/article/24603.

[16Books. L’actualité par les livres du monde, n° 28, « À quoi joue Patrik Ourednik ? », 30 janvier 2012, http://www.books.fr/en-librairie/-quoi-joue-patrik-ourednk/qualification_id=6/.

[17Books. L’actualité par les livres du monde, n° 20, « Traduire est un art de contrebandier », entretien accordé le 10 mars 2011, http://www.booksmag.fr/litterature-et-arts/traduire-est-un-art-de-contrebandier/.

[18Gustave Flaubert, lettre du 19 août 1872 à Edma Roger des Genettes.

[19Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet. Dictionnaire des Idées Reçues, édition avec dossier présentée par Stéphanie Dord-Crouslé, « Garnier-Flammarion », Flammarion, 1999.

[20Franc Schuerewegen, « Muséum ou Croutéum ? Pons, Bouvard, Pécuchet et la collection », Romantisme, n° 55, CDU et SEDES, Paris, 1987.

[21Une remarque liminaire et qui vaudra pour toutes les analyses formelles et stylistiques que je pourrai faire par la suite. Remarque liminaire et précaution méthodologique, bien sûr. Le texte d’Europeana sur lequel je m’appuie est la traduction française de l’ouvrage initialement publié en langue tchèque. Patrik Ourednik est né à Prague d’une mère française et d’un père tchèque. Il écrit en langue tchèque. Il précise être né dans une famille bilingue, avec des parents se parlant entre eux dans les deux langues, sans pour autant croire, chez un individu, au bilinguisme, dans le sens propre du terme : la maîtrise parfaite, l’appropriation des deux langues. Il précise : « Le bilinguisme est un projet théorique ; pour qu’il devienne réalité, il faudrait rendre possible non seulement la pratique quotidienne de deux langues – ce qui est réalisable –, mais également la pratique quotidienne de deux contextes culturels, de deux histoires, de deux vécus, autrement dit la pratique quotidienne de tous les non-dits de l’une et de l’autre. En plus d’un redoublement d’une même situation émotionnelle. [...] Mais comment voulez-vous revivre dans une autre langue le premier amour, le premier conflit d’adolescent, la première trahison, la première humiliation, la première haine, la mort de votre chien ? C’est à ces occasions-là, je crois, que se forment, une fois pour toutes, les strates […] d’un langage. » (Books. L’actualité par les livres du monde, n° 20, « Traduire est un art de contrebandier », entretien accordé le 10 mars 2011.) Patrik Ourednik écrit donc en langue tchèque. Mais Patrik Ourednik est également traducteur : traducteur en tchèque de Queneau – dont il a par ailleurs préfacé l’édition tchèque des Enfants du limon et par lequel il dit être « revenu » à Bouvard et Pécuchet –, Beckett, Jarry, Claude Simon ou Boris Vian. Traducteur en français de Vladimir Holan ou Jan Zabrana. S’il ne traduit pas lui-même ses textes, il collabore étroitement à la traduction – « assez activement », dit-il, on appréciera l’euphémisme : dix-huit versions différentes pour Europeana, dans une recherche minutieuse du mot le plus juste, de l’équivalence la plus exacte, puisqu’il s’agit toujours de trouver un équilibre subtil entre ce que Jean-Claude Chevalier et Marie-France Delport nomment « l’orthonymie » (Voir en particulier Problèmes linguistiques de la traduction. L’Horlogerie de Saint-Jérôme, L’Harmattan, 1995 et Jérômiades. Problèmes linguistiques de la traduction II, L’Harmattan, 2010), c’est-à-dire la conformité de l’énoncé aux structures de la langue cible, sa recevabilité, et l’effet de style que l’auteur veut produire. Dix-huit versions pour la traduction d’Europeana ; une douzaine pour celle de Classé sans suite. La « pioche » flaubertienne n’est pas loin.

[22Éric Bordas, « Et la conjonction resta tensive. Sur le et de relance rythmique », Le Français moderne, n° 1, 2005, p. 23.

[23Claire Badiou-Monferran, « Coordonner : (qu’)est-ce (qu’)ajouter ? », Figures d’ajout. Phrase, texte, écriture, textes réunis par Jacqueline Authier-Revuz et Marie-Christine Lala, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2002, p. 97-110.

[24Florence Pellegrini, « Espace mode d’emploi : l’esthétique tabulaire chez Flaubert et Perec », Lo sguardo e la voce. Dialogo e convergenze nel novecento francese, a cura di Giuliana Costa Ragusa e Luciana Grasso, Lingua e testo. Saggi e ricerche del Dipartimento di Scienze Filologiche e Linguistiche, 4, Università degli Studi di Palermo, Flaccovio, Palermo, 2006, p. 141-161, http://www.item.ens.fr/index.php?id=194216 ; « Écritures de la causalité : Flaubert, Zola », La Mise en texte des savoirs, textes réunis par Kazuhiro Matsuzawa et Gisèle Séginger, Presses universitaires de Strasbourg, 2010, p. 125-138.

[25Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, p. 245.

[26Chronicart, n°13 du 20/02/2004.

[27Michel Crouzet, « Sur le grotesque triste dans Bouvard et Pécuchet », Flaubert et le Comble de l’Art. Nouvelles recherches sur Bouvard et Pécuchet, Paris, Société des études romantiques, CDU et SEDES, 1981.

[28Ibid.

[29Philippe Dufour, Flaubert et le pignouf. Essai sur la représentation romanesque du langage, « L’imaginaire du texte », PUV, 1993.

[30Ibid., p. 29.

[32« Quelle lourde machine à construire qu’un livre, et compliquée surtout ! Ce que j’écris présentement risque d’être du Paul de Kock si je n’y mets une forme profondément littéraire. Mais comment faire du dialogue trivial qui soit bien écrit ? Il le faut pourtant, il le faut. », Gustave Flaubert, lettre du 13 septembre 1852 à Louise Colet.

[33Patrik Ourednik, écrivain tchèque, Cercle de Réflexion, Soirée littéraire de la Représentation en France de la Commission européenne, p. 7-8.

[34Ibid., p. 8.

[35Ibid., p. 14.

[36Claude Michel Cluny, « Le philosophe morfondu. Instant propice, 1855 », Le Magazine littéraire, n° 455, juillet-août 2006, p. 76.

[37« Je lui ai expliqué que je tiens un journal. Il m’a demandé pourquoi je ne le tenais pas déjà en Italie. Je lui ai expliqué que je n’y avais pas pensé tout de suite, c’est seulement la lecture de l’Inventaire des besoins qui m’en a donné l’idée. Et au fur et à mesure je recopierai les Statuts de la colonie et le Guide du colon et d’autres documents, et comme cela mon journal sera la chronique de la colonie. », Instant propice, 1855, op. cit., p. 48.

[38Ici, la liste de l’équipement semble hésiter entre le Guide du voyageur-géologue de Boué, version Bouvard et Pécuchet Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une chaîne d’arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois marteaux, passés dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et “vous préserve ainsi de cette apparence originale, que l’on doit éviter en voyage”. », Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, op. cit., p. 137) et les recommandations du Traité d’hygiène de Becquerel et son inénarrable café « indispensable aux militaires » (Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, op. cit., p. 125).

[39Patrik Ourednik, Classé sans suite, op. cit., p. 151.

[40« Bruto : Non è vero !, W. Shakespeare, Giulio Cesare ; Jago : È una menzogna !, W. Shakespeare, Otello ; Amleto : Che cos’è la verità ?, W. Shakespeare, Amleto ; Questa è la verità storica., Rudé pravo (Diritto rosso) », Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, op. cit.

[41« Il gioco quindi non consiste soltanto nell’afferrare e formulare il vissuto temporale, ma anche nel trovare il punto d’intersezione tra documento e letteratura, tra verità della società e verità dell’individuo : il testo di Ourednik può essere interpretato sia in un senso che nell’altro. Le istruzioni per l’uso ci vengono fornite dall’autore del resto fin dall’inizio : delle quattro citazioni che compongono il motto iniziale della raccolta almeno tre sono infatti false. », Vlastimil Harl, « C’era una volta » [« Il était une fois »], postfazione, Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, op. cit.

[42Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, op. cit., II/10.

[43Ibid., IV/16.

[44« […] l’autore suddivide i suoi ricordi in ventiquattro sezioni – il flusso dei ricordi non è quindi ininterrotto – e ogni capitolo accorcia il testo di un’annotazione, come se la sua memoria pian piano si indebolisse, o come se i suoi ricordi smettessero di essere degni di essere trascritti perché le cose essenziali sono già avvenute. », [« […] l’auteur subdivise ses souvenirs en vingt-quatre sections – le flux des souvenirs n’est donc pas ininterrompu – et dans chaque chapitre raccourcit le texte d’une annotation, comme si sa mémoire petit à petit s’affaiblissait, ou comme si ses souvenirs cessaient d’être dignes d’être rapportés parce que l’essentiel est déjà advenu. »],Vlastimil Harl, « C’era una volta » [« Il était une fois »], postfazione, Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, op. cit.

[45Ibid., II/7, II/8, II/9.

[46Patrik Ourednik, écrivain tchèque, Cercle de Réflexion, Soirée littéraire de la Représentation en France de la Commission européenne, op. cit., p. 8.

[47« […] i fatti storico-politici […] gli permettono di concentrare il testo in uno spazio storico ben delimitato. », Vlastimil Harl, « C’era una volta » [« Il était une fois »], postfazione, Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, op. cit.

[48« Tutti i ricordi individuali [avevano] una validità sociale più ampia. », ibid.

[49Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, op. cit., VII/17, VIII/9, X/10, X/11.

[50Ibid., VII/13, XI/6.

[51Ibid., VII/8.

[52Philippe Dufour, Flaubert et le Pignouf. Essai sur la représentation romanesque du langage, « L’Imaginaire du Texte », Presses Universitaires de Vincennes, Saint-Denis, 1993.

[53Gustave Flaubert, lettre du 1er février 1852 à Louise Colet.

[54Gustave Flaubert, lettre du 5-6 décembre 1866 à George Sand.

[55« Mi ricordo che Radio Free Europe ha annunciato che gli scontri con la polizia avevano provocato almeno tre o quattro morti. », XXII/3 ; « Mi ricordo la melodia Sha-la-la-la-li, yeah !  », XXIV/1, Patrik Ourednik, Anno ventiquattro, op. cit.

[56Bernard Fauconnier, « Un épineux dossier », Le Magazine littéraire, n° 516, février 2012.

[57André Clavel, « Absurdités tchèques », Lire, avril 2012.

[58S’il peut sembler séduisant d’évoquer, comme le fait Jean Montenot à propos de la « désintégration progressive de la construction romanesque », le projet flaubertien du « livre sur rien », nous insisterons pour notre part sur la perspective sensiblement différente dans laquelle peut se comprendre ce projet pour les deux auteurs : pour Flaubert, il s’agit d’un projet esthétique visant à évider le récit de son contenu narratif pour privilégier le travail formel – « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. », Gustave Flaubert, lettre du 16 janvier 1852 à Louise Colet – ; l’objectif d’Ourednik nous semble plus existentiel, la dissolution et, corrélativement et paradoxalement, la démultiplication de l’intrigue pouvant se lire comme la transposition romanesque de la vacuité même de toute vie humaine et la fallacieuse tentative d’y remédier. D’un côté, le travail du style comme point de fuite ; de l’autre, un questionnement ontologique au centre du dispositif. Ainsi, si les deux perspectives peuvent se rejoindre, elles ne se superposent pas exactement.

[59Jean Montenot, « Libre suite à Classé sans suite », Classé sans suite, op. cit., p. 168.

[60On aura reconnu la célèbre comparaison de Madame Bovary, avatar romantique qui signe l’insuffisance du langage et notre condamnation au psittacisme : « Il s’était tant de fois entendu dire ces choses qu’elles n’avaient pour lui rien d’original. Emma ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l’éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions. Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres ; comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, je peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » Gustave Flaubert, Madame Bovary, préface, notes et dossier par Jacques Neefs, « Le Livre de Poche », Librairie Générale Française, 1999, p. 300-301.

[61Éric Chevillard, « Un maître en subversion », Le Monde des livres, 13 janvier 2012.

[62Le « lecteur-limier » soucieux de résoudre les mystères de l’histoire pourra suivre les quatorze pistes fournies par Jean Montenot dans sa postface du roman, ainsi qu’à la note qu’il adjoint et qui poursuit ad libitum le catalogue des déductions résolutoires. Voir Jean Montenot, « Libre suite à Classé sans suite », Classé sans suite, op. cit., p. 160-164.

[63André Clavel, « Absurdités tchèques », op. cit.

[64Éric Loret, « Moqueur à l’ouvrage », Libération, 12 janvier 2012.

[65Bernard Fauconnier, « Un épineux dossier », op. cit.

[66Georges Perec, Penser/Classer, « Textes du XXe siècle », Hachette, 1985 ; réédité en 2003, « La librairie du XXIe siècle », Seuil, p. 164.

[67Patrik Ourednik, écrivain tchèque, Cercle de Réflexion, Soirée littéraire de la Représentation en France de la Commission européenne, op. cit., p. 8.

[68Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, op. cit., p. 390.