Le Temps (Isabelle Rüf)

Publié le mercredi  8 février 2012
Mis à jour le dimanche  18 mars 2012

LE TEMPS

19 juin 2004

Ourednik raconte le XXe siècle en un seul souffle

par Isabelle Rüf

L’écrivain tchèque vivant à Paris, passionné par les questions de langage, propose une vision burlesque de l’histoire de l’Europe contemporaine, mêlant le tragique et l’anecdotique pour faire ressortir l’absurde.

Le ton est donné dès les premières lignes : « Les Américains qui ont débarqué en 1944 en Normandie étaient de vrais gaillards ils mesuraient en moyenne 1m73 et si on avait pu les ranger bout à bout plante des pieds contre crâne ils auraient mesuré 38 kilomètres. » Cette image incongrue – qui évoque les schémas de « rangement » des esclaves sur les bateaux négriers – est significative de la manière de Patrik Ourednik. Dans Europeana. Une Brève Histoire du XXe siècle, il juxtapose le tragique et l’anecdotique comme il aligne les mots, sans ponctuation, et comme il mêle les niveaux de langage, bousculant au passage la chronologie et créant un efficace effet de distanciation et de comique.

Cet auteur tchèque, né à Prague en 1957 d’une mère française, vit à Paris. Il a quitté la Tchécoslovaquie en 1984, pour avoir le droit « à un peu de rigolade » comme tout un chacun. Il a dû trouver matière chez Rabelais, Jarry, Queneau ou Beckett qu’il a traduits en tchèque ou chez Bohumil Hrabal, qu’il a fait passer en français. Coauteur de l’Encyclopedia Universalis, il se distingue par un goût du jeu qui se manifeste dans son oeuvre publiée en tchèque : un dictionnaire de la langue populaire et argotique, un essai intitulé A la Recherche de la langue perdue, et une encyclopédie des citations bibliques et apocryphes. Dans Europeana, il y a probablement aussi pas mal d’informations inventées, encore que, dans l’histoire du siècle dernier, la réalité dépasse souvent la fiction.

Cette Brève Histoire du XXe siècle a connu un grand succès dans sa terre natale où elle a été déclarée « livre de l’année » en 2001. Sur le registre du discours scientifique, sans jamais émettre en son nom de jugement de valeur, l’« historien » navigue dans les stéréotypes, n’hésitant pas à reprendre certains motifs, pour nous montrer, sans doute, que l’Histoire bégaie. Ainsi on rencontre plusieurs fois la figure pathétique de la jeune juive qui « survécut à la guerre en jouant au violon des airs de la Veuve Joyeuse sur le quai de la gare du camp du Struthof » ou celle de ce soldat italien qui, en 1917, écrivait à sa soeur : « Je sens m’abandonner peu à peu ce qu’il y avait de bon en moi et je me sens de jour en jour plus positif. »

A côté de ces éléments tragiques, des renseignements burlesques, comme l’apparition en 1986 de la poupée Barbie dans le costume rayé des camps de concentration, des statistiques bizarres : « Dans les années soixante, l’Europe comptait 25% de femmes et 15% d’hommes névrosés et les journalistes disaient que c’était la maladie du siècle. »

Patrik Ourednik traque les stéréotypes : « Et les Espagnols dansaient le flamenco et les Tziganes lançaient des regards noirs et les Russes étaient arrogants et les Suédois pragmatiques et les Juifs rusés et les Français insouciants et les Anglais prétentieux et les Portugais attardés. » Enumération immédiatement suivie des avis divergents des sociologues, des anthropologues, des ethnologues sur le sujet. Il débusque aussi les peurs millénaristes, les utopies, aimables ou délirantes, les idéologies, les modes qui régissent les manières de s’accoupler, les multiples manières d’« optimiser l’homme ».

Une des stratégies consiste à sauter du général au particulier, de la bombe atomique au pilote qui avait baptisé ENOLA GAY l’avion d’Hiroshima « parce que c’était le nom de sa grand-mère irlandaise et qu’il le trouvait rigolo ». Une autre, très efficace, réside dans les mots clés inscrits dans la marge, comme dans les ouvrages anciens. Ils résument l’idée générale de manière à en souligner l’absurdité. Il en résulte une relativisation de tout qui engendre le rire – et parfois la lassitude – car le bilan du siècle est quand même « globalement négatif » !

Et si Patrik Ourednik clôt son parcours avec la fin de l’histoire, il conclut : « Mais beaucoup de gens ne connaissaient pas cette théorie et continuaient à faire de l’histoire comme si de rien n’était. »

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Titre : Europeana

Auteur : Patrik Ourednik

Editeur : Allia

Autres informations : Une Brève Histoire du XXe siècle. Trad. de Marianne Canavaggio. 152 p.