Les temps sont mûrs

Publié le dimanche  2 juin 2013
Mis à jour le mercredi  16 octobre 2013

Les temps sont mûrs. La fin du monde, c’est pour décembre

par Patrik Ourednik

Libération, 15 mars 2012


Parmi les injures que j’ai dû apprendre pour pouvoir prouver, à tout instant, mon assimilation à la République française, il y en a une que j’affectionne particulièrement : « trou du cul ». Traiter quelqu’un simplement de cul n’aurait pas la même portée. Un cul est un cul, et le reste à jamais. Le coup de génie, c’est le trou. Le déficit. L’absence. Le néant.

Apocalypse Now, j’entends ces derniers temps. Les temps sont mûrs. Et il était grand temps, ajoute-t-on parfois. Le grand temps est un temps qui a eu le temps de grandir, me dis-je alors.

Les temps sont mûrs : j’ai tapé cette phrase dans Google ; au bout de 0,36 seconde, 203 415 résultats sont apparus.

J’ai pu ainsi constater que les temps étaient mûrs pour un tas de choses. Les temps sont mûrs, par exemple, pour des conquérants audacieux et unis autour d’une même histoire. Quelle histoire ? L’article ne le précisait pas. Sans doute une histoire du futur. Ça se passait en Libye. En Belgique, en revanche, les temps sont mûrs pour un tournant. Lequel ? Je ne le saurai jamais, à moins d’en être témoin quand le moment viendra. Les temps sont mûrs pour établir des relations diplomatiques avec la Chine. C’est le Saint-Siège qui le dit. Les temps sont mûrs aussi pour les innovateurs africains de placer la barre plus haut. L’auteur ne précisait pas quel genre de barre, tant pis. Quoi qu’il en soit, les temps sont mûrs pour un changement. Là non plus, aucune précision. J’ai alors cherché dans un dictionnaire ce que voulait dire « changement ». Apparemment, cela veut dire beaucoup de choses : évolution, métamorphose, modification, mutation, déformation, transformation, transmutation, transposition. Les temps sont-ils mûrs plutôt pour une déformation ou pour une mutation ? Une métamorphose ou une transposition ? Qui sait.

D’autres temps sont tout aussi mûrs. Pêle-mêle : Pour se mettre en mouvement.Pour une science économique où l’on appelle un chat un chat. Pour un autre modèle de société. Pour un nouveau départ du mouvement international des malades atteints de sclérose artérielle. Pour le retour de l’âme. Pour un développement des instruments extrajudiciaires. Pour une alternative politique de gauche. Pour une solution politique de droite. Pour que les hommes réfléchissent.

Les temps sont mûrs aussi, et je m’arrêterai là, pour des véhicules à motorisation électrique. « La voiture de demain, c’est déjà aujourd’hui », disait l’article. Ça m’a fait penser au livre inscrit aux temps de ma jeunesse aux programmes scolaires obligatoires dans les pays communistes, qui s’intitulait Le pays où demain signifie déjà hier : il y était question de l’Union soviétique. Cela reste d’ailleurs valable pour la Russie actuelle - le hier et le demain s’autoclonant mutuellement et étant incarnés, en chair et en os, par le Président et son Premier ministre.

Le temps serait donc interchangeable, substituable à lui-même, allant et revenant comme bon lui semble. Contrairement à ce que nous dit le judéo-christianisme. Il est d’ailleurs le seul à mettre en scène le temps linéaire, un temps qui part d’un point A pour atteindre un point Z. Il a bien fallu cette trouvaille pour pouvoir imaginer la fin du monde. Pour pouvoir parler d’un temps encore vert, d’un temps éphèbe, d’un temps ferme, d’un temps blet, et enfin d’un temps pourri. Car il en va des temps mûrs comme des fruits : après avoir mûri, ils pourrissent. L’histoire est pleine de temps pourris. Celle de l’Europe en particulier, puisque nous avons décidé, depuis Hérodote, de consigner tous les temps pourris dans des manuels d’histoire pour que les générations futures sachent à quoi s’en tenir.

Avons-nous inventé l’histoire pour organiser le temps ? Ou avons-nous inventé le temps pour organiser l’histoire ?

L’histoire est une chose compliquée. Il y a une histoire positiviste, une histoire quantitative, une histoire dialectique, une histoire comparée, une histoire connectée, une histoire totale. Il y a aussi l’histoire contemporaine et l’histoire du temps présent.

Quelle est la différence ? Si l’on se fie à l’Encyclopaedia Universalis, l’histoire du temps présent est plus restrictive, car délimitée par « la mémoire vive », c’est-à-dire par la présence de nos contemporains qui ont vécu ceci ou cela à un âge où ils étaient déjà dotés de raison. L’Universalia parle d’une séquence de soixante ans. Soixante ans d’une vie raisonnable est donc l’âge de la retraite historique. De porteurs d’une mémoire nous nous transformons en archives.

« Hé, classeur, ça roule ? »
« Fous-moi la paix, carton ! »

Personnellement j’ai tendance à considérer l’histoire comme une braderie de destins humains que quelque chose unissait autrefois mais qui aujourd’hui composent un tas plus ou moins informe. Comme un roman virtuel édificateur écrit par des historiens pervers. Comme une pièce de théâtre absurde. Comme une tragicomédie avec des personnages au parler anachronique sortis de chez eux en arborant d’étranges costumes.

Que fait-on des temps qui à force de mûrir sont devenus pourris ? Nous savons que le pourrissement est un procédé de décomposition. Le synonyme de putréfaction. Alors, les temps, aujourd’hui, ne seraient-ils que mûrs ? et dans ce cas, mûrs pour quoi ? Ou bien sont-ils déjà pourris ? et dans ce cas, que devons-nous en faire ? Où se trouve le bac à compost où l’on pourrait déposer nos résidus ?

Jusqu’ici, notre bac à compost, notre garantie de survie, la promesse de refertilisation de notre espace vital étaient incarnés par l’idée d’une quelconque transcendance. De quelque chose qui soit indépendant des faits. Qui soit extérieur aux consciences. D’un élément transversal et sacré - sachant que le sacré n’est pas synonyme de religieux. La France, où je vis, avait en son temps proposé une nouvelle sacralité, tout en gardant, par ailleurs, les dogmes chrétiens, l’universalisme, le sacrifice, la foi guidée par la raison et le cœur. Mais les personnages avaient changé. Est apparue la déesse République. Dieu le Père s’était transformé en Peuple. La couronne du Christ en bonnet phrygien. La croix en gouvernail. Les processions de fidèles en défilés populaires.

Les « temps mûrs » sont les temps de l’utopie. Quitte à ce qu’elle soit suivie d’une gueule de bois, d’une fin des temps, d’une fin d’un monde ou d’une fin du monde.

Il y a toujours eu des désillusions au cours de l’histoire : c’est même ce qui lui fourni sa trame. La différence, aujourd’hui en Europe, c’est que nous n’avons plus d’illusions à opposer aux désillusions. Plus aucun mythe. Plus aucune fiction. Pourtant, c’est elle, et elle seule, qui permet à l’histoire de continuer. Et aux gens de vivre.

Eh oui ! En perdant la capacité de nous imaginer comme des personnages de fiction, nous avons perdu jusqu’à notre réalité. Une société sans fiction est amenée à disparaître. A se dissoudre. A se putréfier. Vue sous cet angle, la société européenne semble avoir dépassé le stade des temps mûrs.

Mais ! J’ai fait des recherches : au cours du XXe et de ce début du XXIe siècle, la fin du monde est déjà advenue quarante-sept fois ; la dernière a eu lieu le 28 octobre dernier. En ce qui concerne celles qui nous attendent dans un avenir proche, j’en ai trouvé huit. Dont trois pour le seul mois de décembre 2012.

Dormez, braves gens.


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