Langue populaire contre langue de bois

Publié le vendredi  4 mai 2012


Langue populaire contre langue de bois

PRAGUE, SECRETS ETTAMORPHOSES,
Autrement, HS n°46, janvier 1990


Après l’avènement, en 1948, du régime communiste, la linguistique tchèque, à l’instar de toute autre discipline scientifique, n’échappa point à l’offensive du « marxisme scientifique ». Toute dérogation à la formidable langue de bois qui s’empara aussi bien des médias que de la littérature (réduite dorénavant au « réalisme socialiste ») était systématiquement étouffée dans l’oeuf sous l’oeil vigilant de la censure. Les recherches sur l’argot et la langue populaire furent arrêtées dès 1948 ; initiative dont le bien-fondé éclata en plein jour deux ans plus tard, lorsque le généralissime Staline en personne déclara, dans un fascicule intitulé Du marxisme dans la linguistique, que l’argot ainsi que « les autres pseudo-langages de la société bourgeoise [...] n’ont que faire dans la société sans classes qu’est la nôtre ».

L’implacable logique de cette affirmation provoqua une vague de puritanisme sans précédent dans l’histoire de la linguistique et de la production littéraire tchèques. Ce n’est qu’au cours des années 60 que l’argot et la langue populaire réapparaissent timidement dans les ouvrages littéraires, notamment dans les traductions des littératures occidentales qui, demeurant bourgeoises, exhibaient volontiers des personnages aux moeurs douteuses et au parler grossier. L’alibi de la « fidélité à l’original » aidant, Pier Paolo Pasolini, Alan Sillitoe, Warren Miller ou Raymond Queneau furent ainsi les premiers à plaider pour la reconnaissance de la langue populaire... tchèque.

Bien qu’ayant évolué depuis, la situation actuelle est loin d’être normale, et plusieurs domaines de la langue populaire subissent toujours le tabou de la censure ; l’argot carcéral et le vocabulaire érotique mis à part, c’est particulièrement le cas de toute expression ou locution ridiculisant l’idéologie officielle (allusions politiques bien sûr, mais également tout ce qui met en cause, par le biais de l’expression populaire, l’administration, la police, etc.).

Comme un communiste en maillot de bain

Le peuple, ignorant la sentence du généralissime, a néanmoins continué à cultiver sa désobligeance envers le pouvoir comme si de rien n’était, manifestant ses sentiments à l’égard de la « nouvelle société » à travers des centaines d’expressions. Les Praguois surtout excellèrent dans ce genre d’exercices : l’intellectualité et le cynisme urbains y sont certes pour quelque chose. Pour se faire une première idée de leur respect pour les symboles et les valeurs idéologiques, il n’est que de se pencher sur ces quelques variantes de l’expression « être con » : vous avez le choix entre la variante explicite, être con comme l’Assemblée nationale (parfois enrichie de l’addition pleine de cons, sur le modèle de « être con comme un stade plein de cons », la variante lyrique, être con comme le 1er Mai (expression née lors de la plus grande manifestation de joie qu’éprouvent les masses à vivre et à travailler dans une société sans classes), la variante burlesque, être con comme un communiste en maillot de bain, ou encore le laconique et d’autant plus catégorique être con comme Lénine.

La confiance des citoyens dans leur vaillante armée, obstacle infranchissable aux forces expansionnistes de l’impérialisme mondial, apparaît clairement dans l’expression se dégonfler comme le Pacte de Varsovie. Les résultats grandioses du socialisme sur le plan économique ont ensuite fourni au peuple confiant toute une gamme de locutions du type : se porter comme l’économie nationale (on ne saurait pire), être dépouillé comme l’économie nationale (sans un rond), être mort comme l’économie nationale (être mort comme le capitalisme, dérobé aux propagandistes des années 50, a pris dialectiquement le sens de « être en pleine forme »), ou encore avoir faim comme une vache corporative. Par ailleurs, le mot « nationaliser » est devenu l’un des plus fréquents synonymes de « s’approprier », après avoir fait ses preuves dans l’expression nationaliser au profit de l’individu. Dans le même esprit, « l’agonie du monde capitaliste », décrite dans tous ses détails par la propagande locale depuis quarante ans, a donné naissance à la devinette suivante : « Pourquoi le capitalisme est-il sans cesse au bord du précipice ? — Pour pouvoir nous regarder de plus près. »

La vox populi s’est également montrée très fertile en métaphores à l’égard des forces de l’ordre (rebaptisées en 1948, pour marquer le début de la nouvelle ère, « organes de sécurité », titre qui, à lui seul, provoque une exploitation sémantique riche en surprises), lesdits organes jouant invariablement, dans les histoires locales, le rôle attribué aux Belges dans les anecdotes françaises. « Poste de police » est devenu, entre autres, Université Vasil 1er (d’après le chef idéologique du PC Vasil Bilak, dont l’arrogante ignorance est devenue proverbiale), Rubik’s Cube (d’après le célèbre casse-tête des années 70), Terminus ZOO, Réserve naturelle, La Vallée des têtes creuses, etc. Quant à l’administration, elle est à l’origine de la charmante locution être réglé comme une demande au bout du vingt ans, « réglé » étant le synonyme de « fatigué ». La carte d’identité (« carte de citoyen » pour les autorités, livret rouge pour le peuple) apparaît dans l’expression ça vaut mieux que de perdre sa carte d’identité ; seul celui à qui pareille mésaventure est arrivée peut apprécier pleinement l’exactitude de cette consolation.

Les mass-médias, en revanche, n’offrent guère de diversité, et leur présence dans les locutions populaires est d’une uniformité accablante : mentir comme la radio, mentir comme la télé, mentir comme Le Droit rouge (l’organe de presse du PC), mentir comme les journaux. (Il n’est pas sans intérêt de constater que le rôle de l’arracheur de dents appartient traditionnellement, en Bohême, à l’imprimeur. « Mentir comme l’on imprime » est en effet attesté dès 1890.) [...]

Le thème le plus exploité de la période « normalisatrice » des années 70-80 est sans doute celui de l’émigration, l’un des phénomènes sociaux et politiques les plus marquants de l’après-68. Le vieux proverbe « Partout il fait bon, mieux encore chez soi » a été revu et corrigé (Partout il fait bon, que fais-tu chez toi) et les expressions synonymiques de « émigrer » ont proliféré : aller dehors, aller dedans, passer la butte, s’offrir la colline, etc. La Yougoslavie étant le pays le plus facile à atteindre pour passer à l’Ouest, elle est venue enrichir la langue populaire dans l’expression visiter brièvement la Yougoslavie ; le poste frontalier italien a été immortalisé dans aller à Trieste. Un passeport spécial de couleur différente étant nécessaire pour se rendre en Yougoslavie, l’expression demander le passeport gris ne laisse subsister aucun doute quant aux projets du demandeur. Aller faire de la pagaie permet à ceux qui désirent s’installer outre-mer de le préciser. La délicate locution pleine de promesses, à un de ces quatre dans les barbelés – entendez les barbelés des installations frontalières – paraît s’imposer pour clore ce chapitre.


© Patrik Ourednik