L’Ivre de livre (Pierre Vial)

Publié le samedi  25 février 2012
Mis à jour le samedi  25 février 2017

Europeana. Une brève histoire du XXe siècle

Pierre Vial

L’Ivre de livre


Ce livre ne ressemble à aucun autre !

Patrik Ourednik est né en 1957, à Prague. Vivant en France depuis 1984, il traduit notamment Rabelais, Queneau, Jarry, Becket ou Michaux en tchèque. Europeana, son premier livre traduit en français a été élu « livre de l’année 2001 » en Tchéquie et traduit dans une vingtaine de langues.

L’auteur survole le XXe siècle, en revenant régulièrement, comme s’il s’agissait de repères pour le siècle, à la Première ou à la Deuxième Guerre Mondiale, jusqu’à nos jours.

« Mais les Allemands disaient qu’une véritable civilisation doit être simple et proche du peuple…et les poètes allemands composaient des vers d’amour et la brume montait des vallées…Les Allemands disaient que l’incarnation de la civilisation européenne leur incombait parce qu’ils savaient mener la guerre et faire du commerce mais aussi s’adonner à la franche camaraderie. »

Du positivisme à la réincarnation bouddhiste, aux relations entre humanisme et productivité, au communisme et au fascisme, tous les traits de la Madame H de Régis Debray sont passés à la moulinette de l’observateur engagé qui ne croit ni à la vérité historique, exposant au contraire dix « vérités possibles » successivement, ni à la vérité littéraire, le livre se déroulant, comme un long récit des réflexions de l’auteur, sans virgules et avec de longues phrases débutant par Et. Il faut, pour cela, féliciter Marianne Canavaggio qui a assuré la traduction du tchèque au français.

Les anecdotes abondent pour montrer l’absurdité et « pimentent » cette tragique Histoire du siècle dernier : « Et en 1916 un soldat breton eut un doigt emporté par une balle ennemie et son lieutenant l’envoya au poste de secours mais le médecin jugea qu’il était antipatriotique de consulter pour une blessure si insignifiante et dénonça le soldat au tribunal militaire qui le fit fusiller parce que l’interprète qui aurait pu expliquer que le soldat breton avait été envoyé au poste de secours par son supérieur était entre-temps parti en permission. »

Les Témoins de Jéhovah qui « croyaient que le Christ était revenu sur Terre dès la fin du dix-neuvième siècle, l’origine des névroses ou des dépressions et même les endroits différents où « les héros de film s’accouplaient » dans les années cinquante (c’était dans les champs de blé), soixante, soixante-dix ou quatre-vingt (il faudra lire le livre pour le savoir) sont peints avec truculence et un humour réjouissant.

Sans en avoir l’air, Patrik Ourednik fait preuve d’une grande érudition, d’une grande connaissance de la nature humaine et d’une grande humilité devant l’Histoire. Peut-être ces qualités lui viennent-elles de la lecture approfondie (afin de pouvoir les traduire en tchèque) de grands auteurs français tel que Rabelais ou Queneau mais peut-être aussi, et même sûrement, de son amour de la poésie, mère de la littérature.