La Cause littéraire (Marie Ducrest)

Publié le mercredi  28 novembre 2012
Mis à jour le dimanche  23 avril 2017

Hier et après-demain de Patrik Ourednik

Marie Ducrest

La Cause littéraire, 20 novembre 2012


Si vous allez sur le site www.2012fin.com, vous découvrirez un compte à rebours qui, à la seconde près, nous rapproche de la fin du monde annoncée par quelques esprits tourmentés pour le 21 décembre. Patrik Ourednik, avec ironie, s’accapare ce vieux thème eschatologique. La pièce est sous-titrée « Propos de cinq survivants ». Il semblerait bien en effet que le monde se soit « évaporé » au-dehors. Le cinéma hollywoodien a exploité le filon de la grande catastrophe à maintes reprises, donnant presque toujours dans ce que Delettre, l’un des personnages de la pièce appelle « le grandiose » :

« Soleil agonisant, ciel couvert de météorites, foules hystériques (…) enfants en pleurs errant dans les villes… ».

Seul Lars von Trier avec son film Melancholia pense autrement la destruction du monde. Ourednik, lui, se souvient du début de Huis clos même s’il ne réunit que des hommes au nombre de trois, tous quadragénaires ordinaires. Et l’enfer sartrien ici devient le décor banal d’une maison composée de quelques éléments de mobilier au bout d’une route. Derrière la porte qui s’ouvre de l’intérieur ou de l’extérieur (la question taraude les personnages), le monde a disparu. L’unique effet perceptible de cette catastrophe, c’est le rétrécissement de l’espace qui, au fil des scènes s’accroît. Il n’y a pas trace de chaos. La pièce est parfaitement structurée en quatre scènes suivies d’un épilogue.

Et chaque scène se bâtit autour de l’opposition matin/nuit. Par exemple, la scène 1 correspond à une journée qui débute à 11 heures 55 (cf. première didascalie mentionnant une pendule) et s’achève dans le noir. La scène 2 débute le lendemain matin, la scène 3 se termine également par un noir et la suivante s’ouvre le matin. Le temps est donc mis en tension permanente dans le texte : le titre lui-même constitue une interrogation sur le déjà plus et le futur plus lointain hier/après-demain. L’évocation du Réveillon relève aussi de ces points de basculement du temps humain. Les personnages s’interrogent pour savoir si la fin du monde a eu lieu plutôt un samedi qu’un dimanche. Dès lors l’action de la pièce sera l’attente, le temps à passer en bavardant à bâtons rompus (les répliques se croisent parfois en duo). L’arrivée à la scène 2 d’un nouveau personnage, le docteur Delettre, le bien nommé, ne changera pas grand-chose. Puis l’entrée du retraité italien, Mario, n’ajoutera que le pittoresque linguistique qui mêle italien et français. Que projeter dans cette situation ? Jean réclame « une gonzesse » ; les autres pensent à un monde plus égalitaire, sans argent, sans travail. Leurs réflexions nous font sourire. Peut-on fonder un monde nouveau ? « À trois mecs, ça va pas être facile ». Ils boivent du thé en mangeant des petits-beurre. Rien d’autre à faire qu’à méditer comme le fait le pédant Delettre :

« Rien avant la vie, rien après la mort. Quelque chose entre deux riens ».

Pourtant, Ourednik va progressivement ouvrir l’espace confiné du refuge. Il l’ouvre en direction de la salle de théâtre. Dès la scène 2, Delettre s’adresse au public en les avertissant qu’eux aussi sont prisonniers (longue didascalie). Bref, « on est tous dans la merde ». Jean, à son tour commente la pièce : elle « commence à clocher sérieusement ». Et dans l’épilogue, la dernière didascalie décrit après la représentation l’absence des comédiens au moment de saluer, et ce malgré les applaudissements. Les spectateurs quant à eux tentent de gagner la sortie de secours.

La fin du monde serait-elle aussi celle du théâtre ? Ou bien sera-t-il le dernier survivant ? Quand le monde sera dissous. Ourednik ne prend pas parti, nous laisse avec le rire du désespoir penser à notre finitude.

Nous espérons que cette pièce trouvera son metteur en scène et qu’ainsi le texte soit incarné.


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