La fin du monde n’aurait pas eu lieu

Publié le mercredi  6 janvier 2016
Mis à jour le samedi  22 avril 2017

La fin du monde n’aurait pas eu lieu

Éditions Allia, Paris, 2017


 Des Français

Pendant un certain temps, les Français avaient considéré qu’au regard des autres nations, ils étaient les plus intelligents. Ils avaient tort, mais à moitié seulement : ils étaient les moins bêtes. Car pour pouvoir considérer le QI des nations, la jauge à adopter n’est pas celle de la raison mais bien celle de la bêtise. Être le pays le plus intelligent du monde n’exclut aucunement la stupidité.

Plus tard, ils avaient changé d’avis et se trouvaient dorénavant moins intelligents que d’autres. Ils avaient tort, mais à moitié seulement : ils étaient devenus tout aussi bêtes.

Le cheminement vers une bêtise moindre s’était autrefois effectué par le biais de la culture. La culture était un ensemble de connaissances qui permettait de développer le sens critique. À l’époque, cela semblait important.

En France, elle servait de monnaie symbolique dans les relations sociales : la valeur de l’interlocuteur était jugée selon ses capacités à simuler l’être culturel. Il fut un temps où cela était partagé, plus ou moins, par le reste du monde occidental, voire au-delà ; mais peu à peu, la France s’était retrouvée seule, dernière vanité d’un monde disparu, dernière gloire des fantasmes des anciens, ultime lambeau d’une illusion embourbée dans l’inculture épaisse et assouvie du reste du monde.

C’est alors que les Français, constatant leur isolement, s’étaient mis à contrefaire les autres, avec autant de bêtise, quoique, dans l’immédiat, sans l’efficacité recherchée : il faut compter une à deux générations pour que l’imbécillité s’installe définitivement. Mais aussitôt, un nouvel apprentissage avait vu le jour, qui consistait à enseigner aux gens ambitieux à s’exprimer comme des crétins afin de devenir populaires et indispensables. Divers ministres de l’éducation nationale avaient élaboré des réformes de l’enseignement ; l’un d’entre eux les avait résumées en une formule devenue célèbre pour sa franchise : “Transmettre la culture à nos enfants équivaut à les rendre inaptes à la vie sociale.”

 De la vraie bêtise

Bref, les Français avaient pâti, pendant deux ou trois siècles, d’un trop-plein d’intelligence. L’abus d’intelligence empêche de comprendre la bêtise, donc d’y résister. Ainsi, à partir d’un certain degré, l’intelligence devient suffisamment bête pour considérer la bêtise aussi intelligente qu’elle-même : elle devient alors bête à son tour, d’une bêtise toutefois comme étriquée, incapable d’analyser les choses. L’intelligence devenue bêtise n’est que bornée ; la vraie bêtise, elle, est à la fois bornée et rusée, et douée d’une capacité analytique considérable. Prenez les Tchèques : ils étaient nettement moins intelligents que les Français et, par conséquent, plus résistants à la bêtise des autres.

La bêtise rusée est insupportable. Mais la bêtise dépourvue de ruse est effrayante.

 Dieu et les barbus

— Moi je crois en Dieu, dit le président. Je suis un bon protestant.
Les protestants formaient une secte chrétienne devenue religion. Ils ne croyaient pas que le pape soit le représentant de Dieu sur terre, et communiquaient avec Lui directement, sans avoir recours à un truchement.
Plus pragmatiques, les catholiques persistaient à croire que Dieu avait trop à faire avec ses guerres saintes pour s’occuper individuellement de tout un chacun ; ils préféraient s’adresser à l’un des innombrables saints, moins omnipotents mais davantage disposés à s’intéresser à des situations particulières.
Les saints s’avéraient des personnages importants du paradis qui s’étaient illustrés, de leur vivant, par quelque action d’éclat à la gloire de Dieu, en général en mourant dans d’atroces souffrances.
— Tu crois en Dieu, Gaspard ?
Pour un anglophone, il était facile de tutoyer ses conseillers.
— Non, dit Gaspard.
— Alors, tu ne crois pas en l’homme non plus. Quand on ne croit pas en Dieu, on ne peut pas croire en l’homme, qui est sa créature. À moins que tu sois un nazi ou un foutu communiste. Eux ils croyaient en l’homme sans croire en Dieu. Mais ils ont perdu. C’était inévitable. On ne peut pas croire en l’un sans croire en l’autre.
— Les barbus croient en Dieu, et guère en l’homme, dit Gaspard.
Barbus était le terme générique pour désigner les craignants-dieu musulmans qui bombardaient les gratte-ciel américains à l’aide d’avions de ligne et semaient la terreur parmi les mécréants. Les mécréants étaient ceux qui ne croyaient pas en leur dieu. Les barbus se réclamaient de l’islam, une religion conçue tardivement, mais dont le destin semblait être perpétuellement en retard d’une civilisation. Depuis que leur prophète les avait menacés de retrouver des vierges jusqu’en l’au-delà, ils pratiquaient l’acte guerrier en tant que masturbation salvatrice. Ça les rendait à la fois effrayants et ridicules.
Entre eux, les barbus s’appelaient frères, en référence subliminale à Adolf le Boche.
— Les barbus, je m’en occupe, dit le président. Je vais leur balancer quelques missiles au cul.
Le président affectionnait la vulgarité lorsqu’il se trouvait en privé. C’était décontracté.
— Crois-moi, ma petite grenouille transatlantique. Ça va être un sacré foutoir.
Les protestants étaient ainsi faits : ils croyaient à la prédestination, et comme, par définition, les élus ne seraient qu’une infime minorité, ils se doutaient bien que leurs chances individuelles demeuraient médiocres. Cela les rendait moroses, et dès l’instant qu’ils disposaient d’armes propres et sophistiquées, ils étaient prêts à faire la guerre à n’importe qui, communistes, barbus, coptes ou animistes.
Le président se frotta le nez.
Il est de ces gestes quotidiens qu’il faut savoir placer dans un roman. Cela humanise le personnage et, par ricochet, l’auteur lui-même.
Le président se frotta le nez.
— En Dieu nous croyons, dit-il.

 Marchands juifs

— Alors tu soutiens que Jésus était juif ?
— Je ne le soutiens pas. Apparemment, je vous l’apprends.
Même en anglais, Gaspard réussissait à vouvoyer le président.
— Mais pas un juif comme les autres ?
— Si si. Comme les autres.
— Non, je veux dire, quand je dis pas comme les autres, pas juif-juif ?
— Si. Juif-juif.
— Mais il les a chassés ! Il a chassé les juifs de leur temple, là ! C’est dans le Nouveau Testament !
Le Nouveau Testament était le livre sacré des craignants-dieu chrétiens. Son personnage principal en était le Sauveur qui en son temps défendit l’idée que tout homme avait une sorte d’âme. Il s’était fait dénoncer et assassiner pour que l’humanité puisse devenir saine et heureuse. Jamais personne n’avait pu donner une seule raison à son dévouement pour le genre humain.
— Pas les juifs. Les marchands juifs.
— Tu vois ! C’est ce que je te disais ! Marchand juif, c’est toujours un juif ! Et même doublement !

 Gaspard uraniste

L’animosité des conseillers autochtones avait eu raison de la carrière de Gaspard à peine huit mois après son entrée en fonction. Dès les premières semaines, ils l’avaient accusé de ne pas jouer le jeu. Jouer le jeu était une expression courante à cette époque, infantilisante dans la mesure où elle répétait le même mot en le plaçant dans deux catégories différentes. À la forme négative, elle désignait un homme tout aussi négatif, qui ne participait pas aux rituels établis, jamais obligatoires, mais prouvant la loyauté du quidam à un corps constitué, à un réseau d’amitiés franches. Le défaut d’allégeance au réseau d’amitiés franches constituait, symboliquement parlant, le crime suprême.

Ça n’avait pas pris : Boîte d’allumettes veillait. Elle avait réussi à persuader son oncle que l’attitude de Gaspard était en réalité la preuve d’un attachement particulier à sa personne. Le bouffon du roi n’a que faire des mondanités.

Mais les conseillers ne s’avouèrent pas vaincus et ils finirent par trouver la botte imparable : ils avaient laissé filtrer dans la presse, par des subterfuges plus ou moins sophistiqués, le bruit qu’en dehors d’être un Français, Gaspard, en quelque sorte de surcroît, était un homosexuel, ou plus exactement un gay gaillard, un brave bougre, un jolly luron, un cheery vive-la-joie, un drille, un loustic, un uraniste, un pédé. C’était faux, mais dorénavant vrai.

Partant, le président risquait d’être considéré par ses concitoyens, au mieux comme un dépravé, au pire comme une tantouse. La rupture fut immédiate.

— Si j’avais pu me douter, dit le président. Mais j’y pense maintenant, il me lançait parfois de drôles de regards.

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