L’Humanité (Alain Nicolas)

Publié le mercredi  8 février 2012
Mis à jour le dimanche  18 mars 2012

L’HUMANITÉ

22 juillet 2004

Le nez collé à l’histoire

par Alain Nicolas

Comment l’histoire de l’Europe peut-elle être racontée ? Comme le font tous les historiens, évidemment. Ou alors à la manière des grands romanciers, allusivement ou directement, en « ample fresque » ou série de vignettes intimistes. On peut considérer que quelque chose manque à ces deux approches. Peut-être une certaine idée de ce qui doit être mis au premier plan ou laissé dans l’ombre. Peut-être une idée de l’endroit où placer la caméra, de l’objectif à choisir. Il est une certaine catégorie de gens qui regardent un peu à côté du point où les vastes perspectives se rencontrent, qui considèrent que l’on ne peut se passer des détails. Non qu’il faille faire une « histoire du détail ». Certaines écoles historiques se font un plaisir de ces renversements de priorité, mais la démarche de Patrik Ourednik est différente. C’est un art du rapprochement. Elle n’ignore pas les grands événements, mais les met immédiatement en rapport avec leurs plus infimes conséquences. Ainsi, l’arrivée au pouvoir de Hitler est suivie des lois antijuives : avant même la Nuit de cristal, on peint en jaune dans les squares les seuls bancs où les juifs ont l’autorisation de s’asseoir. Le résultat, à la lecture, c’est le constant dialogue entre la perspective historique et la dimension anthropologique de l’événement. La « civilisation matérielle » et le système des représentations et des croyances sont ainsi mis en histoire, depuis la taille des GI débarquant en Normandie jusqu’aux zoos humains des expositions coloniales, des slogans de mai 1968 aux nouvelles formules de salut des stakhanovistes soviétiques. Derrière le disparate de ces notations, accentué par un mode d’exposition où toutes les phrases sont juxtaposées par des « et », sans relations circonstancielles ou causales, se lisent un appel à l’intelligence du lecteur, un espace à lui laissé pour réfléchir, contester. Une attitude ironique qui, contrairement aux apparences, prend l’exact contre-pied des théories de la « fin de l’histoire ».

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Europeana. Une brève histoire du XXe siècle

Patrik Ourednik, Éditions Allia, 152 pages, 6,10 euros.