Le Figaro (Jacques de Saint-Victor)

Publié le mercredi  8 février 2012
Mis à jour le dimanche  18 mars 2012

LE FIGARO

19 février 2004

« Europeana » de Patrik Ourednik

par Jacques de Saint-Victor

Ce roman n’en est pas vraiment un. Il n’y a pas de héros, c’est l’Histoire elle-même qui joue les premiers rôles.

« Au vingtième siècle l’homme s’est détourné de la religion traditionnelle parce que descendant du singe, il pouvait dorénavant voyager en train et téléphoner à distance et s’immerger en sous-marin et s’éclairer à l’électricité... » Tant d’essayistes, d’historiens, de philosophes ont décrit l’absurdité de ce siècle. Et, pourtant, il restait au romancier à embrasser d’un regard humain cette triste période, probablement la plus sanglante, de l’histoire humaine. Avec humour et distance, un auteur tchèque inconnu, Patrik Ourednik, a relevé le gant. Europeana est le premier livre traduit dans notre langue de ce romancier qui vit à Paris depuis 1984, et qui a, par ailleurs, publié des poésies, des essais, traduisant en outre Rabelais, Queneau, Beckett ou Michaux.

Ourednik nous entraîne avec légèreté et humour dans les arcanes les plus tortueuses de l’Histoire d’un siècle qui avait voulu être grandiose – la science, le progrès, la démocratie... – et qui fut, au fond, marqué par un scientisme froid, une idéologie pernicieuse du progrès, un idéalisme fourvoyé dans le pire totalitarisme, auquel a succédé un hédonisme grossier.

On l’aura compris, ce roman n’en est pas vraiment un. Il n’y a pas de héros, c’est l’Histoire elle-même qui joue les premiers rôles. Mais l’auteur se veut avant tout un conteur. Il fait défiler les événements de ce siècle sur un ton faussement naïf qui contribue à rendre envoûtante la lecture de son petit livre – car il a pris le juste parti d’être bref, Europeana n’ayant rien d’une fresque d’histoire sociale. C’est un instant décalé et précieux, une petite pose revigorante avant d’aborder un nouveau siècle qui ne semble guère plus éclairé que le précédent.

Il serait vain de dévoiler ici le catalogue des folies relevées par l’auteur. Rien n’échappe à sa plume, ni les bêtises de la guerre, ni celle du positivisme, ni les lieux communs sur la mémoire – l’auteur sait se libérer des pièges tendus par la « pensée correcte » – ni les délires new age des sectes apocalyptiques qu’il résume avec bonheur. « À la fin du vingtième siècle les gens se demandaient s’ils devaient fêter le début du nouveau millénaire en 2000 ou seulement en 2001. Pour ceux qui attendaient la fin du monde, c’était important même si la plupart des gens s’en désintéressaient... »

À la folie des hommes, Ourednik oppose en vrai humaniste une autre forme de folie. On peut y trouver un clin d’œil tacite au Erasme d’Eloge de la folie. Les dictatures nourrissent son roman. Le totalitarisme d’un camp renvoie d’ailleurs pour Ourednik à celui de l’autre. « Sur le portail d’Auschwitz était inscrit Le travail rend libre tandis que sur celui des camps soviétiques, on pouvait lire : Nous travaillons à l’accomplissement du plan... » On rappellera aussi, pris au hasard, ce chef-d’œuvre de l’horreur hypocrite : le terrible film documentaire des nazis sur la vie au camp de Theresienstadt (intitulé C’était si beau à Theresienstadt) destiné à être présenté à la Croix-Rouge. Des centaines d’acteurs juifs y vivaient avec bonheur dans une nouvelle communauté. « Et quand le tournage a été terminé, les Allemands ont organisé onze transports spéciaux et tous ceux qui apparaissaient dans le film ont été envoyés au camp d’extermination d’Auschwitz. »

L’écrivain sait traquer le détail qui fait mal. Il rappelle, par exemple, que les pays de tradition catholique ont toujours condamné l’eugénisme alors que les protestants n’ont pas eu cette même pudeur. Les Etats-Unis créent en 1910, bien avant l’Allemagne nazie, le premier bureau des données statistiques de l’eugénisme (qui dressera en 1922 une liste de citoyens inadaptables à stériliser). Pour condamner ce refus catholique de l’eugénisme, on invoquera le progrès : « Il était caractéristique des catholiques de refuser le progrès et cela leur était propre depuis quatre cents ans. » Triste modernité !

On regrettera, par moments, un recours abusif à l’anaphore pour souligner l’envahissante bêtise du siècle. Cette figure de style surprend, séduit puis finit par lasser. Heureusement, l’auteur se reprend et l’humour de l’absurde emporte tout le récit. Extrait de la première page : « Les Américains qui ont débarqué en 1944 en Normandie étaient de vrais gaillards et mesuraient en moyenne 1,73 m et si on avait pu les ranger bout à bout plante de pieds contre crâne ils auraient mesuré 38 kilomètres » (sic).

Europeana s’achève sur un point d’orgue. Par l’évocation de la fin de l’Histoire, cette thèse absurde surgie à la fin du XXe siècle de l’université américaine, « selon laquelle l’histoire avait pris fin puisque la science moderne et les nouveaux moyens de communication permettaient à tous de vivre dans le confort ». Et l’auteur de conclure ironiquement : « Beaucoup de gens ne connaissaient pas cette théorie et continuaient à faire de l’histoire comme si de rien n’était. »

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Europeana. Une brève histoire du XXe siècle, de Patrick Ourednik, Allia, 151p., 6,10 €.