Les Inrockuptibles (Fabrice Gabriel)

Publié le mardi  7 février 2012
Mis à jour le vendredi  13 avril 2012

LES INROCKUPTIBLES n° 246, 2004

Le siècle sans fin

par Fabrice Gabriel

Un précis ironique et d’une originalité radicale sur une époque où le mal s’est banalisé.

Attention : Europeana est un livre dangereux ! La formule peut sembler artificielle, aussi théâtrale et vaine qu’une vignette d’avertissement sur un paquet de cigarettes. Mais si lire ne tue pas encore, le texte de Patrik Ourednik peut assûrement provoquer des malaises graves : c’est un « abrégé de l’éternelle et inexorable stupidité humaine » dont les effets secondaires sont particulièrement redoutables. Voilà en effet un livre d’une originalité radicale, dont le propos – a priori délirant – est de résumer le XXe siècle en moins de 150 pages, pour en faire apparaître surtout les aspects les plus sales, les scènes les plus tragiques. Le pari est largement tenu, mais d’une façon surprenante, sans que jamais le moindre pathos n’affleure dans l’évocation des guerres, génocides et catastrophes multiples qui constituent la trame de ce passé si proche. Ourednik a inventé en effet un dispositif textuel d’une ironie diabolique : il juxtapose, dans une sorte d’improbable logorrhée paratactique, les faits et les phrases, les théories et les statistiques censées fournir du siècle un bilan objectif. Aucun commentaire ne permet de remonter à la voix supposée de l’auteur, le texte semble proliférer tout seul, par empilements successifs de vérités ou de mensonges, de chiffres ou de clichés, comme si les discours – sur le communisme, les camps nazis, la libération sexuelle ou la société de consommation... – finissaient par se contaminer les uns les autres dans une sorte d’étrange brouhaha post-historique. L’effet produit, dès les premières lignes, est très bizarrement comique : « Les Américains qui ont débarqué en 1944 en Normandie étaient de vrais gaillards et mesuraient en moyenne 1 m 73 et si on avait pu les ranger bout à bout plante des pieds contre crâne ils auraient mesuré 38 kilomètres. Les Allemands étaient également de vrais gaillards mais les plus gaillards de tous étaient les tirailleurs sénégalais de la Première Guerre mondiale qui mesuraient 1 m 76... »

Du coup, on n’est pas étonné d’apprendre que l’auteur, qui vit à Paris depuis vingt ans, a traduit en tchèque Rabelais, Beckett et Jarry : il y a chez lui une puissance sarcastique toute spéciale, dissimulée toujours sous la plus parfaite ingénuité. Ce compilateur faussement naïf nous fait ainsi glisser du rire vers la plus franche angoisse, un effroi d’autant plus vif que d’innombrables horreurs continuent d’être rapportées sur le ton neutre de la simple ritournelle informative. En marge apparaissent même de brèves formules récapitulatives, comme si Europeana constituait un authentique précis scientifique ! Or c’est bien le pire du siècle qui se trouve pris dans ce réseau où tout s’annule, en définitive, et où l’histoire elle-même se retrouve ainsi remise en cause. Peut-être l’ambition du texte, qui s’épargne toute rigueur chronologique, est-elle précisément de donner à (re)penser la représentation historique d’une époque où le mal s’est banalisé...

Ourednik excelle en tout cas à mettre en crise la mémoire, quitte à susciter le malaise en ne commentant jamais les idéologies dont il fait état : certaines pages sur l’extermination des Juifs sont, par exemple, à la limite du supportable. Et c’est aussi, incontestablement, ce qui fait la force du livre : Europeana nous oblige à trouver notre place de lecteur contemporain face au chaos du passé. Ce nouveau dictionnaire des idées reçues s’apparente par là à un précis d’intelligence : sa terrible ironie nous engage à demeurer vigilant, puisqu’il se pourrait bien, après tout, que le XXe siècle ne soit pas tout à fait fini.

Traduction du tchèque par Marianne Canavaggio, 160 pages, 6,10 €.